A la une c'est mon histoire

Mon mari m’a jetée dans un puits


Originaire d’El Blida dans la province de Zagora, Fatima, âgée de 33 ans et maman de quatre enfants, a, comme toutes les femmes de son village, accepté son sort : celui d’une épouse soumise, esclave de son mari. Mais cela n’était vraisemblablement pas suffisant pour ce dernier, qui a décidé de la tuer pour pouvoir se remarier sans avoir à gérer deux familles. Récit.   

J’avais environ 16 ans quand ma famille a décidé de me marier à un cousin bien plus âgé que moi. Bien évidemment, je n’avais pas le droit de dire non. J’ai donc accepté mon sort et je me suis soumise à la volonté de mes parents, puis à celle de mon mari. Très vite, j’ai eu mon premier enfant, puis le deuxième, le troisième et enfin le quatrième.

Je n’ai jamais suspecté mon mari de souhaiter prendre une seconde épouse ou de me vouloir du mal. Il est vrai qu’à El Blida, c’est chose courante. Les hommes épousent plusieurs femmes, mais mon époux ne semblait pas très porté sur la chose. Je pensais le satisfaire. Je faisais tout ce qu’il voulait, je lui obéissais au doigt et à l’œil, et lui, en retour, me traitait relativement bien. Je lui faisais entièrement confiance. C’était mal le connaître.

Un soir, alors que je venais de coucher les enfants, il est venu me dire qu’il avait appris que certains de nos voisins nous avaient jeté un mauvais sort parce qu’ils étaient jaloux. Pour le conjurer, il voulait que nous allions au puits, situé en contrebas de l’oasis, pour y jeter des herbes, mais avant le lever du jour ou tard dans la nuit. “Nous devons nous faire discrets. N’en parle à personne sinon nous ne réussirons pas à éloigner ce mauvais sort”, m’avait-il dit. 

Nous avons donc convenu de nous y rendre le lendemain dans la nuit après avoir couché les enfants. Le soir venu, juste avant de partir, j’ai demandé discrètement à ma voisine, amie de la famille, de garder un œil sur les enfants et j’ai suivi mon mari.

Il faisait très sombre. On voyait à peine le chemin qui nous menait au puits. On a marché pendant près d’une heure. Une fois sur place, mon mari a sorti de sa poche le mélange d’herbes, me l’a donné et m’a demandé de le jeter dans le puits. 

C’est à ce moment-là qu’il a décidé de commettre son crime : il m’a attrapée par le cou, m’a poussée dans le puits et a pris la fuite en me laissant pour morte. En tombant, ma tête a heurté une pierre et j’ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillée, il faisait toujours nuit. J’ai réalisé ce qui venait de se passer : mon mari avait cherché à me tuer! Le père de mes enfants, celui avec qui j’avais passé toute ma vie, avait essayé de m’assassiner. Pourquoi ? J’essayais de comprendre, en vain.

Je me suis mise à hurler de toutes mes forces en espérant que quelqu’un m’entende. Heureusement, le puits n’était pas trop profond et presque à sec, mais mes blessures me faisaient atrocement souffrir. Je saignais beaucoup et je sentais mes forces m’abandonner au fur et à mesure que les heures passaient. J’ai essayé de grimper le long des parois mais elles étaient trop glissantes. Il faisait déjà jour et chaud et j’étais sur le point de tout laisser tomber quand j’ai entendu quelqu’un crier mon nom. C’était ma voisine et son fils partis à ma recherche. Ne me voyant pas au matin, ils s’étaient inquiétés.

Ils sont aussitôt partis chercher de l’aide et ils n’ont réussi à me hisser hors du puits que très difficilement. J’étais dans un sale état, incapable de tenir sur mes jambes, le bras cassé, la tête blessée… Une fois libérée, j’ai tout de suite dit à mes frères et à mon père, arrivés entretemps, que le coupable était mon mari. Au départ, personne ne voulait me croire, tous m’accusaient de fabuler. Ils m’ont finalement dit que même si cette histoire était vraie, il était hors de question de porter plainte contre un parent. Ils préféraient régler les choses sans alerter les autorités.

“Régler les choses”, selon eux, impliquait que je pardonne et que je retourne vivre avec mon mari, car nos traditions interdisent aux filles de divorcer et de quitter leur foyer. J’ai essayé de m’y opposer, mais j’avais toute la famille contre moi. Mes parents, qui m’avaient recueillie le temps que je me remette, ne cessaient de me harceler et de me signifier qu’il était temps de rentrer. J’avais le choix entre accepter et me plier à nouveau au bon vouloir de mon père et de mon assassin de mari ou finir dans la rue, sans mes enfants et bannie du village.

Tout en moi me criait de partir, de prendre mes jambes à mon cou et de fuir. Mais je n’arrivais ni à bouger ni à parler. J’avais peur, je n’avais plus confiance en personne. Et puis comment allais-je faire sans argent et sans avoir nulle part où aller ? Qu’allais-je devenir? Et mes enfants, je ne pouvais pas les abandonner? Je me sentais perdue. Mon cœur était tiraillé mais j’ai fini par me résigner à retourner vivre avec mon bourreau.

Dés mon retour, il m’a mené la vie dure. Il ne cessait de me battre et de me rabaisser alors que je me remettais à peine de mes blessures. Personne ne venait à mon secours et il savait qu’il avait carte blanche pour faire de moi ce qu’il voulait. Après tout, n’étais-je pas revenue alors qu’il avait essayé de me tuer ?  C’est là qu’il m’a avoué m’avoir jetée dans le puits pour pouvoir prendre une deuxième épouse sans s’encombrer de démarches administratives. Plutôt que d’avoir à me demander mon autorisation, aller au tribunal, avoir deux foyers à gérer, payer une nafaqa, il était plus simple que je meure. Je me souviens précisément du sourire sur ses lèvres quand il s’est confessé.

Quelque temps après, il est parti dans un douar voisin pour se remarier et refaire sa vie. De mon coté, je suis restée au village avec mes enfants. Depuis maintenant près de trois ans, je survis comme je peux pour nourrir mes quatre enfants. Il ne nous a rien laissé. Ma famille m’a également tourné le dos. Je suis une paria. Tout le monde connaît mon histoire. Certains me regardent avec peine, d’autres me traitent de folle. Mes enfants en souffrent et cela ne fait que raviver mes traumatismes et mes peurs. J’ai essayé de porter plainte contre lui pour abandon mais personne n’a voulu témoigner. J’ai fini par abandonner. Parfois, je me demande s’il n’aurait pas été plus simple que je meure dans ce puits. Mon calvaire aurait pris fin. 

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