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Moi, Layla, ex-obèse

Écrit par Latifa Abousaïd

Enfant et ado obèse, Layla a choisi la chirurgie bariatrique pour retrouver un poids santé. Aujourd’hui, à 44 ans, alors qu’elle est mince et ravissante, son combat continue.

Le portrait que l’on brosse des obèses n’est qu’une petite partie de la réalité et je ne m’identifie pas à celle-là.

Je ne me suis pas mise à me goinfrer et à engraisser à la suite d’une maltraitance physique ou morale. Je ne me suis pas mise à engloutir des quantités phénoménales de nourriture pour noyer un chagrin d’amour. Je n’entretiens pas de rapport conflictuel avec la nourriture. Je ne suis pas fan de fast food. Je ne suis pas cette pauvre chose qui se cache sous des couches de vêtements amples et difformes. J’ai la chance d’avoir des parents normaux, qui m’ont traitée normalement tout comme ma fratrie, un frère et une sœur, qui, tous deux ont un poids normal.

Je souffre d’un problème métabolique récurrent qui a mis KO tous les spécialistes chez qui mes parents m’ont conduite depuis ma préadolescence.

Bien avant ces rendez-vous avec gastro-entérologues, nutritionnistes, diététiciens et autres spécialistes des kilos en trop, j’étais consciente que j’avais un problème sérieux. Depuis toute petite, je me bats contre les préjugés. Les enfants ne sont pas tendres avec ceux qui ont la mauvaise idée de “sortir du lot”, d’être différents. Et j’ai détesté les cours d’école où les adultes ne pouvaient rien contre les quolibets qui s’abattaient sur ma tête de grosse. J’ai tenu le coup. Je vivais ma vie, enfermée dans ce corps qui m’isolait. J’avais – et j’ai toujours- cette conscience aigüe d’un sentiment d’injustice. Pourquoi moi et pas ma sœur ? Pourquoi moi et pas les autres ? Or, je faisais bien moins d’écarts nutritionnels que ma sœur. J’étais bien plus assidue en sport qu’elle et pourtant, c’est moi qu’on traitait de “gloutonne paresseuse”. L’image qu’on se fait des obèses est calamiteuse. Je sentais le regard si blessant des autres quand il se posait sur mes rondeurs. Je ne vivais pas en recluse mais je sortais moins que ma sœur : quand tu es une ado obèse, tu ne veux pas te montrer.

J’ai traversé l’enfance, l’adolescence enrobée par les kilos. J’avais de la facilité pour les études alors j’ai mis toute mon énergie dans ma scolarité. La littérature est un bon remède. La lecture et l’écriture sont d’excellents exutoires. J’ai eu de bons diplômes qui m’ont permis de braver le regard des autres. On peut faire de la recherche scientifique de haut niveau en étant enrobée. Un laboratoire de recherche est un cocon protecteur. J’ai eu des amis et même des amants.

Douée pour les affaires, j’ai investi dans une franchise dans le secteur du nettoyage à sec industriel. Affaire florissante qui m’a permis – et me permet encore – d’engloutir des sommes folles pour sortir du tunnel de l’obésité. Car, au-delà du look, il a bien fallu me rendre à l’évidence : à 38 ans, j’avais de l’hypertension et mon taux de mauvais cholestérol tutoyait des sommets. Traitée aux statines qui me donnaient beaucoup de douleurs musculaires, il a fallu faire le point. J’ai été suivie et soutenue par des spécialistes de la santé nutritionnelle. J’ai même suivi une thérapie avec un psychiatre spécialisé dans les troubles alimentaires. Il m’a expliqué que la médecine n’était pas une science exacte et que toutes les causes qui mènent à l’obésité ne sont pas identifiées. Il a reconnu avec humilité que nombre de ses pairs, tout comme les citoyens lambda, éprouvent rarement de la compassion pour les patients obèses : un obèse a juste à arrêter de manger pour… fondre !

Mon psychiatre m’a soutenue au long des trois années de doute qui ont conduit à mon opération et même après le bloc opératoire. On charcute votre appareil digestif, on coupe, on découpe, on rebranche et on recoud des organes sains pour arrêter l’escalade des kilos qui s’amoncellent. Ensuite, à vie, on est condamnée à observer un régime alimentaire restrictif et truffé d’interdits. Au moindre excès de gras, bonjour les diarrhées ! Je tiens bon. J’ai perdu 60 kilos. Une autre Layla est née. Je découvre que je suis jolie. Avant, on me regardait de travers et souvent avec dégout. Aujourd’hui, on me regarde avec admiration et on me complimente.

Mais tout n’est pas gagné. Après l’opération bariatrique, il faut subir la chirurgie réparatrice et payer la thérapie psychiatrique. Car ma nouvelle enveloppe corporelle est encore problématique. Un poids pèse (encore) sur mon âme. Avant, j’étais méprisée à cause des kilos en trop. Aujourd’hui, je me sens rejetée à cause des stigmates de mon ancien corps. Je soigne mon look, je me maquille, je suis belle. Mon miroir me le dit, le regard d’autrui aussi. Mais j’évite la gent masculine, j’évite les rencontres coquines car sous mes habits pendent des kilomètres de peau, vestiges de ma vie d’avant. Quand j’étais obèse, mes relations avec les hommes étaient “transparentes”. Il suffisait de me regarder pour imaginer ce corps lourd sous les vêtements. Une fois nue, il n’y avait pas d’erreur sur la marchandise. Comment prévenir mes partenaires ? Leur dire avant ? Attendre le verdict, lire le regard ahuri du compagnon du moment, une fois délestée de mes belles robes ? Comment accuser le coup ?

J’ai l’impression que je serai toujours l’obèse qu’on méprise. Je ne suis pas encore au clair avec la nécessité de ce combat de chirurgie réparatrice. Mon psychiatre m’aide à faire la part des choses. Je suis féministe et je me porte à faux contre cette course effrénée au corps parfait. Cette chirurgie, lourde à réaliser, plusieurs heures sur le billard, n’est pas indispensable dans la mesure où mes peaux en trop n’occasionnent aucun dégât organique et fonctionnel. Alors foncer ou s’abstenir ? J’ai tenu à témoigner, à partager avec les lectrices mes doutes afin d’y voir plus clair. 

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