A la une c'est mon histoire

Ma maternité a eu raison de son désir


À trente-deux ans, Kaoutar fait déjà chambre à part avec son mari. À partir du moment où elle est tombée enceinte, les choses ont commencé à se dégrader entre eux, et son compagnon s’est mis à la négliger sur le plan affectif et intime.

C’est devenu récurrent chez moi: je me place devant le grand miroir de notre chambre à coucher et scrute mon corps sous toutes les coutures. Qu’est-ce qui cloche dans mon anatomie, qu’est-ce qui détourne son regard de moi ? Il est vrai que j’ai pris près de quatorze kilos après ma grossesse et que je n’ai pas réussi à les perdre. Mes bourrelets me renvoient à l’affreuse perception que mon mari semble avoir de moi : une baleine, ou au mieux, une mère qui a juste vocation à s’occuper de son enfant.

Pourtant, pendant nos deux premières années de mariage, notre couple était plutôt soudé et uni, fruit d’une belle histoire d’amour née durant nos années d’études. Sur le plan sexuel, l’alchimie était également au rendez-vous et nos ébats fréquents et passionnés. Puis, un beau jour, nous avons décidé d’agrandir la famille. Cela ne s’est pas passé de manière aussi fluide que prévu. Un an après avoir arrêté toute contraception, je n’arrivais pas à tomber enceinte. Inquiète, j’ai fini par traîner Amine, presque de force, chez mon gynécologue. Ce dernier nous a proposé des techniques de procréation assistée “light” dans un premier temps, avec programmation des rapports pendant ma période d’ovulation.

Un chapitre de grande tension nerveuse s’est alors ouvert dans notre couple. Gonflée à bloc par les hormones, sujette aux sautes d’humeur, je ne supportais pas son indifférence et sa manière d’éluder tout sujet ayant trait aux bébés. Les disputes pouvaient alors éclater pour un rien. De son point de vue, il n’y avait aucune raison de rentrer dans tout ce cirque médical, et par ailleurs, ne supportant pas les câlins sur commande, il m’a saboté, à plusieurs reprises, le processus. Je lui en voulais ensuite beaucoup mais lui n’en avait cure. Je pense que son début de désinvestissement intime date de cette période critique : on n’avait pas les mêmes priorités. Quand je faisais la tête, il prenait la tangente et sortait prendre un pot avec ses potes. De fait, afin d’arriver à mes fins, j’ai changé de stratégie : les jours clés, je sortais le grand jeu de la séductrice sans plus prendre la peine de le prévenir.

Et puis, comme un don du ciel, le miracle a eu lieu : j’attendais une petite fille. C’était la fin de mois de stress et d’espoirs déçus. Je ne me tenais plus de joie et lui semblait ravi de cette nouvelle. Dans ma naïveté, je pensais que les nuages allaient s’estomper et que l’arrivée du bébé allait ressouder notre relation. Mais passée l’euphorie des premiers temps, Amine s’est révélé de plus en plus fuyant. Il me faisait, en outre, nombre de reproches injustifiés : je négligeais mon intérieur, mon mari et j’étais obsédée par le futur bébé dont je parlais tout le temps. Comme si il était jaloux de la place que notre enfant allait prendre. Il a même pris en grippe ma mère qui passait me chercher pour courir les magasins de layette et d’ameublement de chambre d’enfant.

Alors que nous avions l’habitude de nous lover l’un contre l’autre le soir en nous racontant nos journées respectives, il a commencé à me tourner le dos pour s’endormir aussitôt. J’étais en manque de lui mais les rares tentatives de rapprochement que j’initiais se soldaient par des vexations. Il ne me touchait plus, prétendant qu’il risquait de faire mal au bébé, alors que ce dernier n’était encore qu’un fœtus de quelques centimètres.

L’été est venu et j’affichais un ventre bien rond de cinq mois, avec une belle poitrine opulente, ce qui le laissait totalement de glace. Je crois même que je le dégoûtais un peu. En témoigne la scène qu’il m’a faite dans la cabine d’essayage d’un magasin, lorsque j’ai passé une robe qui moulait mon baby bump et mon postérieur de manière plutôt sexy : “Mais c’est quoi cette nouvelle mode d’exhiber son ventre et ses graisses pour une femme enceinte ? Quelle vulgarité !” Je suis restée scotchée de honte.   

Cette grossesse tant désirée ne me rendait plus si heureuse. J’avais l’impression d’un château de cartes qui s’effondrait au fil des jours. Je ne fermais plus l’œil de la nuit. Pour compléter le tableau noir, j’ai fait un diabète gestationnel puis une menace d’accouchement prématuré qui m’a obligée à rester alitée les deux derniers mois. Nous sommes alors partis nous installer provisoirement chez mes parents pour qu’ils puissent veiller sur moi. Amine, quant à lui, se contentait du minimum syndical sans sollicitude excessive.

Malgré l’état d’avancement de ma grossesse et mes problèmes de santé, je ne comprenais pas notre éloignement intime, et un jour, j’ai osé aborder franchement le sujet. Car pour moi, faire l’amour ne se résumait pas simplement au coït. Les caresses, les baisers ou simplement un échange de tendresse m’auraient comblée. Mon mari m’a regardée comme une extra-terrestre puis m’a asséné méchamment: “Va-t’en plaindre à ton père si tu oses. Une femme enceinte qui réclame du sexe, si c’est pas honteux!” J’étais mortifiée et j’ai compris, ce jour-là, qu’il gardait une mentalité de macho blédard. La sexualité féminine ouvertement assumée n’était pas encore tout à fait admise sous nos cieux. Pour lui, je m’étais commuée en mamma sans réversibilité de l’équation.

Après l’accouchement, j’étais toute entière dédiée à Camelia, ma ravissante petite fleur, et j’ai zappé mes problématiques de couple. Ma libido s’était elle aussi mise au repos car j’avais trop à faire avec les biberons et les nuits blanches pour m’appesantir sur la question. Comme je l’avais anticipé, Amine s’intéressait du reste assez peu à notre choupette, pas très investi dans sa nouvelle mission de papa. Il rentrait tard, prétendait être éreinté pour couper court à tout brin de causette. En six mois, nous n’avions eu qu’une espèce de rapport sordide de cinq minutes, sans dire un mot. Comment aurai-je pu lui faire retrouver le chemin du désir quand je voyais son regard désapprobateur peser sur ma silhouette informe? Avant, j’étais plutôt coquette. Désormais, je me négligeais et adoptais un look passe muraille. Mes sœurs me conjuraient d’entreprendre un petit régime. Je répondais souvent par une pirouette, pour éluder. Par pudeur, je ne voulais pas rentrer dans les détails glauques. Petit à petit, j’ai perdu toute confiance en moi.

Aujourd’hui, Camelia a dix-huit mois et aucune embellie ne semble se profiler à l’horizon. Notre ménage est devenu une sorte d’entreprise familiale basée sur la logistique, les besoins de la petite et rythmée par la visite hebdomadaire à nos parents respectifs. Amine a sa vie sociale de son côté dans laquelle il ne m’inclut plus. Il s’est aussi inscrit à un club de sport (à moins qu’il n’ait des rendez-vous galants dissimulés) et disparaît de la circulation une bonne partie du week-end. Quand il nous fait l’honneur de sa présence, il reste des heures concentré sur son téléphone et s’endort sur le canapé du salon, devant la télé allumée. Certes, les apparences sont sauves mais l’intérieur est complètement desséché…

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