A la une c'est mon histoire

Les malades, ces vaches à lait…

Écrit par Latifa Abousaïd

Bahija, une jeune et fringante sexagénaire témoigne pour ajouter sa voix à toutes celles qui s’élèvent pour dénoncer la dérive mercantile de la médecine privée sous nos cieux.

J’ai 62 ans. J’ai atteint cet âge où le corps commence à faire parler de lui via divers bobos. Pour garder une certaine qualité de vie, je consulte fréquemment car, Dieu merci, j’en ai les moyens et parce que je crois en la médecine. Enfin, j’y croyais. Ma foi a été ébranlée à force de tomber sur des praticiens froids et sourds qui me “compartimentent” en organes qui ne (leur) parlent que via examens radiologiques.

Je partage avec les lectrices une partie de mes errances médicales ces derniers mois. Pour alerter et sensibiliser. Il se peut que des médecins me lisent grâce à votre revue.

Il y a de cela quelque temps, j’ai souffert d’un terrible mal de dent. Cela débuta par des douleurs fulgurantes au moment des repas, plus précisément lors d’ingestion d’aliments chauds. Boire un simple café était devenu une épreuve. J’ai consulté un dentiste. Ce dernier recommanda d’extraire une molaire, source de mes déboires, ce qu’on fit. Puis il avança qu’il ne voulait pas m’influencer, mais rester édentée de la sorte pouvait m’incommoder à la longue, moi qui ne rechigne pas devant un blanchiment pour garder des dents aux couleurs impeccables. Il me donna le choix entre un implant et un bridge. Il parut déçu que j’opte pour le bridge, moins cher. Le bridge fut placé. Cependant, quelques semaines plus tard, les douleurs initiales qui s’étaient estompées refirent surface. Le dentiste, à chaque nouvelle consultation, la plupart payantes, disait que tout était normal et semblait insinuer que j’affabulais. Je finis par consulter un autre dentiste, lequel déclara, après avoir cassé – à mots couverts- du sucre sur le dos de son collègue, qu’il fallait refaire le bridge, celui-ci ayant été décidément mal conçu, mal posé. Je ne fus pas rassurée, j’ai donc consulté un troisième dentiste recommandé par une connaissance fiable. Il diagnostiqua une parodontie. En trois séances, tout fut réparé et les douleurs disparurent.

Dans le même temps, l’âge aidant, je commençai à avoir mal au genou. J’ai pensé souffrir d’un bobo passager. Mais au bout de quelques mois, la douleur avait empiré et une simple marche de quelques minutes devenait insupportable. J’ai consulté un traumatologue, qui recommanda derechef une opération chirurgicale pour corriger une arthrose modérée qui risque d’empirer au vu des radios. “Vous verrez madame, cette chirurgie est une simple promenade de santé, vous me remercierez.” Je n’ai pas aimé l’assurance mercantile de ce praticien. Je pris le temps de réfléchir. J’ai consulté un rhumatologue, qui m’orienta dans une toute autre direction arguant que l’état de mon genou ne nécessitait aucune chirurgie. J’eus droit à un scanner, outre les sempiternelles analyses médicales. On me demanda une IRM ; je m’exécutai, que pouvais-je faire d’autre ? À la lecture de l’IRM, le médecin indiqua une troisième piste. Désorientée, je me suis demandé quelle était la chose la plus raisonnable à faire ? Arrêter d’aller voir les médecins : ils vous prescrivent à tour de bras des examens coûteux à faire et surtout, ils vous lancent sur des pistes différentes et se concertent peu. Alors, chercher un quatrième avis ? J’ai opté carrément pour un gériatre, vu mon âge et la multiplication de symptômes. Je suis tombée sur un praticien qui cultive l’art de l’écoute et de la compassion. Il m’a d’abord écoutée avant de se précipiter sur ma “goffa” de radios et analyses. J’ai eu l’impression agréable de ne point le déranger ! Pour une fois, j’ai eu le loisir d’exposer mes tracas sans être interrompue. Et chose extraordinaire, je reçus des explications sur la base des radios et analyses prescrits par les autres praticiens. Le gériatre me conseilla des séances de kinésithérapie adaptées qui soulagèrent mes douleurs.

J’ai vécu des mois de répit. Puis je fus prise par des coliques au ventre, des semaines durant. J’ai consulté un gastro, qui me fit passer illico une échographie abdominale dans son cabinet, laquelle se révéla tout à fait normale. Qu’à cela ne tienne, le gastro ne se laissa pas abattre et ordonna une colonoscopie et, dans la foulée, une fibroscopie. Ne parlons pas des analyses médicales ! J’étais devenue pour le labo de mon quartier une habituée que tous les employés saluaient. La colonoscopie montra des polypes dans le côlon, que le gastro extirpa puis envoya à l’anapath (anatomie pathologique). Les polypes furent déclarés inoffensifs, mais le gastro ne voulant pas prendre de risques, me demanda en guise de contrôle, une deuxième colonoscopie pour le mois suivant.

J’eus par la suite d’autres soucis de santé, mais je me suis juré de ne plus mettre les pieds chez un médecin, sauf en cas de force majeure. Car, entretemps, j’ai vécu ainsi que toute ma famille l’épreuve d’accompagnement de mon beau-frère emporté depuis par un cancer.

À 74 ans, on diagnostiqua à mon beau-frère un cancer du colon. Mon beau frère – un gaillard sportif, au sens de l’humour fort aiguisé, qui a vécu une vie bien remplie et a toujours nourri une sainte phobie de la blouse blanche – déclara qu’il ne voulait suivre aucune thérapie. Le cas échéant, déclara-t-il, avec un peu de morphine, il pourrait attendre le grand départ, lequel pourrait intervenir dans un an, ce qui le mettrait dans la norme, l’espérance de vie des hommes au Maroc tournant autour de 75 ans ! Mais son entourage ne voulut rien savoir, et mon beau-frère entra dans la danse des chimiothérapies, contrôles, rechutes, métastases. Tout le petit pécule qu’il avait amassé au cours de sa vie y passa.

Au bout de trois ans, il s’éteignit, trois semaines après une lourde opération suite à laquelle il a dû porter une poche abdominale pour ses besoins, ce qui lui fit vivre de fréquents moments pénibles : sa fierté en a pris un coup.

Mon beau-frère était un autodidacte qui a bossé sa vie durant. Au début de sa vie, il n’avait pas le sou. À la fin de sa vie, non plus. Entre les deux, il avait été, sinon riche, du moins aisé. Et il n’avait connu ni faillite ni banqueroute. J’ai la rage à chaque fois que je me rappelle que l’argent qu’il avait laborieusement mis de côté n’a servi qu’à lui procurer deux ans de sursis, contre son gré qui plus est et dans des conditions pénibles.

Question : quand les gens – qui en ont à peu près les moyens – sont-ils censés aller chez le médecin ? On nous répète qu’un mal pris à temps est facilement combattu et que, sinon, il peut conduire à une maladie grave sinon létale. À chacun de trouver la bonne mesure. Les médecins sont censés aider le malade à prendre une décision. Or, aujourd’hui, l’hyper technicité est érigée en but suprême, la rentabilité a remplacé la compassion et les médecins déroutent plus qu’ils n’accompagnent !

La relation médecin/malade est à réinventer complètement. Les malades ne sont plus patients ! Ils n’en ont plus les moyens ! 

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