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La course à pied a changé ma vie

Écrit par Latifa Abousaïd

Loubna n’a rien d’une sportive. Quand elle a commencé à courir, d’abord pour perdre du poids, elle était loin de réaliser que le marathon n’était pas seulement une pratique sportive mais bel et bien une école de vie.

Mon premier contact avec la course à pied a été détestable. J’étais en mission à Paris. J’avais veillé jusqu’au petit matin pour finaliser la prestation que je devais défendre devant des clients importants de ma boîte. À peine endormie, le bruit des marathoniens qui se rassemblaient en face de mon hôtel me réveillait. J’étais de très mauvaise humeur et je me rappelle parfaitement mon état d’esprit d’alors : “Tous des crétins ces coureurs ! Se bousiller les articulations en usant ses semelles sur le macadam et en respirant les gaz d’échappement, comment peut-on appeler cela un sport ?” Je n’avais pas trente ans. Des années plus tard, alors que je circulais dans les rues de Rabat un jour de marathon, je fus hypnotisée par le flot des marathoniens, par l’énergie secrétée par leurs foulées. Maman enrobée après deux grossesses rapprochées, j’avais peu d’énergie à cette époque. Entre le marteau du boulot et l’enclume de la maisonnée, j’étais écrasée par les responsabilités et peu secondée par mon conjoint. Je vivais la première grosse crise de ma vie. Je répondais aux besoins des autres en oubliant les miens. Coincée à un carrefour, au volant de ma voiture, j’observais les coureurs et me laissais pénétrer par leur concentration, leur détermination. Une petite voix intérieure proposa : et si tu essayais ? La course, dit-on, est radicale pour fondre tout en se musclant.

J’étais inscrite à une salle de sport où je mettais rarement les pieds. Je décidais d’observer une meilleure régularité et de me préparer pour la course à pied. J’ai donc couru sur un tapis roulant dans ma salle de sport. Au départ, au bout d’à peine cinq minutes, j’étais à bout de souffle. En parallèle, j’ai rejoint un groupe d’amies qui marchaient trois fois par semaine au Hilton, la forêt du cœur de l’Agdal, mon quartier de résidence. Au départ, je ne faisais que marcher, puis j’ai commencé à courir à mon rythme, très lent. Le goût de la course est venu rapidement car j’étais sensible à l’odeur de l’herbe, aux caresses du soleil. Je reprenais ainsi contact avec ma peau, mon corps, mon être. Je n’avais pas perdu tous mes kilos en trop mais mon corps était plus souple et je fus contente de constater au bout de quelques mois que ma taille devenait plus fine et mes cuisses plus fuselées. Je mangeais moins de chocolat car la course m’avait débarrassée d’une bonne dose de stress négatif. Je n’avais plus à m’empiffrer de sucre quand je devais affronter un problème ou finir un dossier. La course, assez rapidement, m’a positivement conditionnée sans que je m’en rende compte.

Au bout de six mois, j’étais prête pour le 10 km. Je garde un souvenir vif et émerveillé de mon premier marathon. Ce qui m’a le plus marquée, c’est l’hétérogénéité de la foule : des hommes et des femmes de tout âge, des silhouettes massives et d’autres filiformes mais aucun jugement, nulle discrimination, une véritable solidarité dans l’effort. Un seul objectif : repousser ses propres limites, relever le défi. Un préposé à l’organisation donnait à chacun son temps une fois le fil d’arrivée franchi. Le même traitement pour tous, peu importe le rang d’arrivée. Et surtout, une fois mon jogging terminé, ce délicieux mélange de lassitude et d’énergie retrouvée. Depuis, j’ai aligné les marathons tout en continuant à m’entraîner. Courir m’inspirait. En transpirant, je produisais des idées qui me faisaient gagner du temps au boulot.

Évidemment, il m’arrivait de temps à autre d’être en piètre forme et la course devenait un calvaire : essoufflement, vive douleur, découragement. Mais cela ne durait jamais longtemps. Le marathon apprend l’endurance, la stratégie dans la négociation des kilomètres : si on se laisse aller à l’euphorie des départs fulgurants et à la facilité des premiers kilomètres, on risque de se prendre “le mur” en pleine figure ! Le mur, ce jargon de marathonien qui désigne le fameux trente-deuxième kilomètre, quand l’heure de la volonté, l’heure de vérité concernant sa préparation mentale et physique sonne. J’ai vécu l’épreuve du mur deux fois. Ce moment où le corps, privé de glycogène, lâche, où l’on est obligé de s’arrêter sur le bord, lessivé, vaincu parmi ceux et celles qui ont mal planifié leur course, les victimes du 32ème qui pleurent, vomissent, tordus de douleur. J’ai retenu la leçon. Oui, le marathon m’a appris bien des leçons de vie que j’ai pu pratiquer ailleurs que sur les circuits de course. Au bureau, à la maison, face aux contraintes, j’adopte la même stratégie que lors de la course : une foulée après l’autre, un kilomètre après l’autre, droit devant, la tête haute, sagement et humblement, on aborde les difficultés une à la fois, sans s’inquiéter de la distance qui reste à parcourir afin de ne pas se décourager.

Il y a deux ans, une arthrose au genou m’a forcée à ralentir. Elle provoquait une douleur telle qu’il devenait difficile de courir. Les médecins consultés étaient unanimes : je devais cesser tout entraînement. Je me sentais comme une lionne en cage, la course était devenue indispensable à mon équilibre. Sans entraînement, j’accumulais le stress. Je devins irritable. Dès que mon genou alla mieux, je repris la course. Jusqu’à ce que l’arthrose se réveille de nouveau. Je finis par me rendre à l’évidence : je devais écouter mon corps et cesser de le martyriser. Je remplaçai la course par la marche rapide et la natation. Et ce sont les leçons de la course qui, paradoxalement, m’ont permis d’abandonner les marathons. “Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon”, dit l’adage. C’est tellement vrai. La course m’a appris à ne plus avoir peur. Ni des kilomètres qui restent à parcourir, ni des obstacles sur le chemin. La course m’a appris qu’il n’y a pas d’âge pour s’accomplir. J’ai appris à respecter mes besoins, les besoins de mon corps. À ne plus être dans la compétition mais dans l’équilibre. J’ai appris à planifier et à coordonner effort et respiration pour arriver à mes objectifs. Sportifs et non sportifs. J’ai réussi à m’affirmer dans ma vie professionnelle et dans ma vie conjugale. Je ne cours plus mais je n’ai pas oublié les leçons apprises. Face à mon mari, je me suis affirmée. Au bureau, j’ai acquis une réputation de marathonienne qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Je ne cours plus, je marche et je nage régulièrement car sans condition physique optimale, le moindre obstacle paraît insurmontable. À quelques encablures de la retraite, je n’ai pas peur : je sais que je peux entreprendre encore et encore car j’ai acquis la mentalité d’une marathonienne, une vraie qui n’a pas peur des “murs” ! 

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