A la une c'est mon histoire

J’ai été sacrifiée par mon père


Pour s’être enfuie après un mariage arrangé à 13 ans, Ytto a vu toute sa vie gâchée. Privée de son enfance, elle vit aujourd’hui exclue au milieu des siens sans aucune perspective d’avenir. Ni mariée, ni divorcée, Ytto ne peut refaire sa vie légalement en raison de coutumes encore très ancrées dans la région. Témoignage.

“J’avais 13 ans quand mon père m’a mariée à un cousin de 18 ans. Je le connaissais à peine pour ne l’avoir vu que quelques fois à la maison. Il avait l’air gentil et avenant. Mais le soir de nos noces, j’ai vu son vrai visage quand il m’a sauvagement violée. Je ne pouvais rien faire ni même me plaindre car c’était mon mari. Les choses se passent ainsi chez nous. Je suis devenue son esclave, battue et insultée en permanence. C’était un vrai cauchemar. Personne dans la famille ne prenait ma défense : j’étais sa chose et il avait le droit de faire de moi ce qu’il voulait.

Au bout de deux mois, j’ai craqué. Je savais que si je restais, il allait me tuer. Je me suis alors confiée à ma mère qui m’a aidée à organiser ma fuite. C’est ainsi que j’ai rejoint ma sœur à Tan Tan où elle vivait avec son époux.

à aucun moment, mon mari n’est venu me chercher. C’est comme si je n’avais jamais existé. Quant à mon père, il m’en a énormément voulu d’avoir déshonoré la famille. Pendant plusieurs mois, il a refusé de me voir et de me parler. Je n’avais de nouvelles que par ma mère qui m’appelait en cachette.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour me remettre de cette histoire. C’est grâce au soutien de ma sœur que j’ai retrouvé goût à la vie. J’ai repris l’école que j’avais quittée à la fin du primaire et je me suis fait des amies de mon âge. Je venais de fêter mes quatorze ans et je me sentais enfin libre. Libre de choisir ma vie. Mais malheureusement, les choses ne se passent jamais comme on le voudrait.

Au bout de dix mois, ma présence a commencé à gêner mon beau-frère. N’ayant aucune ressource, je me suis vue contrainte de revenir chez mes parents, à Timtic dans la région de Zagora. à mon retour, j’ai essayé de convaincre mon père de m’inscrire au collège et de me laisser étudier pour que je puisse faire quelque chose de ma vie. Mais il n’a rien voulu entendre. Pour lui, je n’existais plus.

Aujourd’hui, à 24 ans, je vis depuis onze ans exclue au sein de ma famille et de mon village. Personne ne me parle. On me désigne toujours comme celle qui a abandonné son foyer, qui a sali sa famille. Refaire ma vie m’a longtemps semblé impossible. Car à chaque fois qu’un homme émet le souhait de se marier avec moi, il y a toujours quelqu’un pour lui raconter mon histoire et me faire passer pour une dépravée.

Je vis toujours auprès d’une famille que je hais car elle est la cause de mon malheur. Mon père n’a jamais reconnu qu’il avait commis une faute en m’obligeant à me marier si jeune. Pour lui, c’est moi qui suis fautive, mon cousin n’est qu’une victime. Par ce mariage, il voulait simplement se débarrasser de moi pour avoir une bouche en moins à nourrir. Il m’a donné à un homme que je connaissais à peine alors que j’étais encore en âge de jouer à la poupée. Il a détruit mon enfance, ma jeunesse et ma vie.

Depuis quelques mois, je sors avec un homme dont je suis très amoureuse. Je lui ai raconté mon histoire. Loin de s’enfuir comme les autres, il est resté et me soutient. Il veut même m’épouser et fonder une famille, mais mon statut complique les choses. Car si aux yeux de Dieu et de ma tribu, je suis toujours mariée, en réalité, je ne suis ni mariée ni divorcée. Comme souvent dans notre région, les mariages arrangés sont scellés par la fatiha. Je n’ai donc aucun document légal en ma possession.

J’ai essayé plusieurs fois d’en parler à mon père pour qu’il m’aide à régulariser ma situation, qu’il aille voir mon cousin, qui, lui, s’est remarié et a eu des enfants. En vain. Malgré toutes ces années, sa rancune est toujours aussi tenace. J’ai également tenté de joindre mon prétendu “mari” mais je n’ai eu aucune réponse. Du coup, je suis allée voir les autorités locales. Le cheikh du village, qui a assisté à mon mariage et qui sait pertinemment que j’ai quitté mon cousin depuis onze ans, a refusé d’intervenir et de me délivrer le certificat dont j’ai besoin.

Je viens d’apprendre que l’article 16 du Code de la famille permet d’engager une action de reconnaissance d’un mariage conclu oralement. Malheureusement, je l’ai su trop tard et le délai de cinq ans prévu par la loi a expiré car ici, nous sommes coupés du monde. Je n’ai jamais entendu parler ni du Code de la famille ni de l’article 16. La seule solution qu’il me reste serait que douze hommes de mon village attestent que je ne vis pas sous le même toit que mon mari. Mais personne ne souhaite m’aider. Ils estiment que je n’ai que ce que je mérite pour l’avoir abandonné.

Je suis prise au piège. Je ne sais plus quoi faire. Mon compagnon est à mes côtés pour l’instant. Il essaye de m’aider, mais jusqu’à quand va-t-il rester ? Jusqu’à quand va-t-il supporter cette situation ? Et si je n’arrive pas à obtenir le divorce, qu’adviendra-t-il de moi ? Vais-je rester toute ma vie sans avoir le droit de connaître la joie d’être mère ou celui d’être heureuse ?

En mariant leur fille sans aucun document, les parents ne se rendent pas compte du mal qu’ils lui font. Ils détruisent sa vie, la privent de son enfance, de son innocence, de son droit à étudier. Il faut que cela cesse !

C’est pour cette raison que j’ai décidé de raconter mon histoire. Cet été, la fondation Ytto pour l’hébergement et la réhabilitation des femmes victimes de violence a organisé une caravane dans notre région. J’ai pu y rencontrer un avocat et une assistante sociale. C’est la première fois que j’ouvrais mon cœur. Nous allons entamer une procédure juridique pour trouver une issue à mon problème. Je n’ai que 24 ans. Je ne veux plus vivre comme une paria. Je veux que les choses changent. Je veux prendre mon avenir en main.

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