A la une c'est mon histoire

J’ai échappé à une tentative de viol sur l’autoroute

Écrit par Latifa Abousaïd

Bien que sachant pertinemment que de multiples incidents peuvent survenir sur les autoroutes pour obliger les conducteurs à s’arrêter en vue de les agresser, A. a été, à son corps défendant, victime d’une tentative de viol sur l’autoroute. Elle raconte.

Je conduisais tranquillement, tôt ce matin, sur une autoroute ensoleillée. Je me rendais à un rendez vous professionnel important  à 200 km de ma résidence. Sur le siège de mort, une flopée de documents et mon gros cabas. Le téléphone a sonné, une fois, deux fois. Je ne réponds jamais au téléphone en conduisant. Je ne m’arrête jamais sur les bords de l’autoroute.

Comme tout le monde, j’ai eu vent des multiples incidents survenus sur nos autoroutes. Je suis vigilante concernant les aléas en tous genres qui font des conducteurs les victimes idéales des criminels sévissant sur nos autoroutes.

Le téléphone a recommencé à sonner. J’ai jeté discrètement un coup d’œil : l’appel émanait d’un membre de ma famille qui n’appelle que lorsqu’il y a urgence.

Or, ces dernières semaines, je me devais de traiter une urgence familiale. Sur une aire assez dégagée, un break était garé, le conducteur penché sur le capot. Obéissant à un réflexe, le téléphone s’étant remis à sonner, je me gare derrière le break. Et j’ai répondu au téléphone. Complètement absorbée par les derniers rebondissements que décrivait mon interlocuteur, j’ai vu sans y prêter garde le chauffeur du break démarrer. Quand je repose enfin le téléphone, la portière de droite s’ouvre, et un mec baraqué empoigne mon sac. Je m’écrie : “Attention, vous allez mélanger mes documents !” en jetant un coup d’œil affolé au siège jonché de papiers. Comme si la chose la plus importante à ce moment était de maintenir en ordre mes papiers… 

J’ai illico catalogué l’intrus comme un bandit des autoroutes. Il prend son temps pour inspecter l’intérieur de ma misérable citadine. Tétanisée, je le vis faire en une fraction de seconde le tour par devant et se dresser à mes côtés. Il ouvrit la portière et m’intima l’ordre de sortir et de le suivre. Paniquée, j’appuyai de toutes mes forces sur le klaxon. Il rigola haut et fort m’expliquant que personne ne s’arrêtera mais que, par contre, si lui siffle, ses potes accourront, précisa-t-il avec un mauvais sourire en m’indiquant, du menton, la présence dans notre champ de vue, à quelques mètres l’un de l’autre, de deux gaillards dans la force de l’âge. Bluffait-il ? Disait-il la vérité ? Je retournais cette question dans ma tête quand il grommela : “tu as un mari ?”. Sans attendre de réponse, il ordonna d’une voix dure : “suis-moi !”

Là, très vite, mon cerveau embrassa une stratégie qui allait me tirer de là. Je lui fis un sourire que je voulais persuasif et  articulai : “Pourquoi, te suivre ? Monte et allons dans un endroit confortable.”

Je l’invitai d’un large geste du bras à s’asseoir à ma droite. J’ai pensé foncer droit devant pendant qu’il faisait le tour et avant qu’il ne prenne place mais je n’avais aucune confiance en mes capacités de pilote : je n’avais rien d’une Samira Bennani, et ma citadine pourrie qui compte 3 misérables cylindres n’aura jamais la puissance nécessaire pour m’accorder cette belle échappée.

Surpris, mon agresseur monta pourtant. Et je démarre en douceur.

J’ai fait la conversation à ce voyou, sur le ton badin de drague, en attendant de trouver un moyen de retourner la situation à mon avantage. Je n’avais aucun moyen de vérifier si les deux types entraperçus étaient des complices qui attendaient juste un signal pour jouer un remake de la jeune fille de Rhamna filmée en train d’être violentée. Seule contre trois, je n’avais aucune chance. Maintenant que faire de mon encombrant voisin à la poche pleine qui pouvait abriter une lame, un couteau ?

Mon plan : ralentir sur la voie de gauche de l’autoroute, amener un maximum d’automobilistes à freiner et faire une embardée, me garer en biais au beau milieu de l’autoroute. Dans mon rétroviseur, j’inspecte le flux des voitures. J’ai fait une première tentative, il a essayé d’attraper le volant, des voitures nous doublaient à droite et à gauche, il s’est fait menaçant, je continue à conduire  tout en klaxonnant à fond puis j’exécute mon plan. Me gare à la diagonale. Il me crie un chapelet d’injures sexistes, ouvre la portière et file comme une flèche. Des voitures s’étaient arrêtées. On me demanda si j’étais capable de conduire pour dégager ma voiture. J’ai répondu que oui. Quelqu’un m’amena une bouteille d’eau. Quelqu’un d’autre me demanda si je souhaitais qu’on appelle pour moi famille ou amis. J’ai répondu que non. Un conducteur me proposa de me suivre pour être certain que tout allait bien. J’ai accepté et remercié.

J’ai respecté mon programme de la journée. Ce n’est que la nuit venue que je remarquai un changement : irritation extrême, difficulté à m’endormir. Le lendemain, je  vaque normalement à toutes mes tâches. Ce n’est qu’en racontant à un ami intime ma mésaventure, un récit entrecoupé de larmes, l’émotion, moult silences en évitant de le regarder droit dans les yeux, que j’ai réalisé que cette agression m’a amputée quelque part. J’ai détesté ce double misérable de  moi-même, incapable de raconter avec cohérence ce récit de tentative d’agression.

J’ai quand même ressenti de la fierté en me remémorant ce type filant en slalomant entre les voitures, la queue entre les jambes : j’avais réussi. Au risque de provoquer un accident sur l’autoroute, certes, mais je n’ai pas été violée. Quand mon ami – le seul à qui j’ai raconté cette mésaventure – fit cette réflexion : “maintenant, je mesure la chance que j’ai d’être un mec et de circuler partout sans craindre ce type d’agression”,  je me suis rappelée la citation de Margaret Atwood : “les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux. Les femmes ont peur que les hommes les tuent.”

J’ai repris la même autoroute dans l’autre sens pour rentrer chez moi le surlendemain.  Sans peur mais la rage au cœur. Mon agresseur ayant jugé que je n’avais rien à voler, a décidé de se faire une nana.

Les violences commises par les hommes sur les femmes sont une affaire de pouvoir. Mon  “agresseur” était plus fort que moi et a exercé cette force pour essayer d’en tirer un plaisir : celui d’ordonner à une nana de le suivre pour profiter d’elle. La propulsant hors de son monde à elle, courtois et civilisé pour la faire basculer de son côté à lui,  son univers à lui, où règnent des prédateurs, que la société continue d’engendrer car dans les gènes de cette société, la suprématie du mâle est inscrite.

Je partage ce témoignage avec les lecteurs et lectrices pour déposer l’angoisse, vidanger la rage. Je n’ai rien raconté aux miens car je savais qu’ils allaient me rappeler les éléments ayant conduit à la mésaventure : tête en l’air, absence de méfiance, l’entêtement (toujours sur les chemins dans un monde peu sûr pour les femmes seules). Le glissement s’opère vite : de victime, on devient coupable de ne pas avoir respecté les règles d’assujettissement et d’asservissement de mon genre à la loi du plus fort qui s’approprie espace public et corps privés.
Je témoigne pour avertir, alerter, amener un changement…

Commentaires

Commentaire