c'est mon histoire

Comment “Cinquante Nuances de Grey” a transformé mes nuits

Écrit par Latifa Abousaïd

Comme les plantes, le plaisir sexuel se cultive. Nadia en a fait l’expérience. À près de 50 balais, la lecture de “Cinquante Nuances de Grey” a boosté sa libido et celle de son partenaire. Récit d’une renaissance.

A 48 ans, je croyais que le désir et les ébats fougueux étaient bien rangés au fond du tiroir de ma table de chevet. Certes, me pelotonner contre mon mari me fait toujours plaisir mais, au fil du temps, nos nuits torrides ont peu à peu cédé la place au calme plat. Et honnêtement, cette situation me convenait. Entre un boulot prenant, des ados pas toujours faciles, une grande maison à gérer et une maman souffrante, je n’avais plus la tête aux galipettes. Je ne faisais plus vraiment d’efforts pour séduire mon mari : je ne rentrais plus dans mes fringues taille 38, quelques rides et cheveux blancs commençaient à faire leur apparition… J’ai fini par éprouver le sentiment pénible d’avoir joué toutes mes cartes et oublié ma féminité.

C’était mon état d’esprit jusqu’à ce qu’une amie de longue date, du même âge que moi, me propose de lire “Cinquante Nuances de Grey”, ce “best-seller érotique pour grands-mères” dont le monde entier parle. Mon regard désapprobateur la fit réagir: “Écoute, fais taire la féministe qui sommeille en toi! Bâillonne l’amoureuse des belles lettres, du style, et résiste jusqu’à la page 151. On en reparlera…”

Une promesse, ça se respecte. J’ai mis plusieurs jours à lire, péniblement, la centaine de pages relatant les rapports de domination-soumission entre l’héroïne, Anastasia Steele, étudiante vierge et naïve; et son maître Christian Grey, riche, beau et dominateur. Mais peu à peu, l’alchimie a opéré et j’ai été comme happée par l’histoire. Je me suis surprise à attendre impatiemment le moment de me retrouver seule pour me caresser, en continuant la lecture  de ces pages particulièrement émoustillantes. J’ai fini le premier tome et j’ai couru acheter le second! Ce roman a commencé à m’habiter littéralement. Les réunions jadis interminables sont devenues excitantes. Je chassais l’ennui en scrutant l’assistance, à la recherche d’un Grey potentiel que je m’amusais à déshabiller du regard, l’imaginant menotté à la tête de mon lit… J’ai entrouvert la porte de mes fantasmes. J’ai changé ma perception de la sexualité. Avant, je pensais que le désir se cultivait à deux : mon mari et moi, évidemment. C’est ainsi que j’ai été éduquée. Le plus souvent, c’est le désir de mon homme qui réveillait le mien. En prenant du bedon, il s’est calmé et ma libido lui a emboîté le pas. Grâce  à cette lecture, j’ai repris ma sexualité en main. J’ai redécouvert les joies du plaisir solitaire…

Oui, ce livre a ravivé mon intérêt pour le sexe. Dès que je le pouvais, je surfais sur la Toile, visitant des sites sur le sado-masochisme. J’ai même ressorti mes vieux bouquins de Sade !

Puis, une mission à l’étranger m’a permis de faire mon petit marché dans des sex-shops feutrés. J’étais comme une enfant de huit ans dans un magasin de jouets ! Je me suis extasiée devant la réplique 3D de la banane d’Andy Warhol, mais j’ai fini par jeter mon dévolu sur un gadget ultra sophistiqué. J’ai aussi craqué pour un drap d’un genre spécial avec des cibles indiquant où placer un genou, une main… et je m’imaginais m’amuser avec mon mari comme je jouais à la marelle, jadis! J’ai enrichi ces emplettes d’un tas de rouges à lèvres de couleurs différentes et un petit rouge coquin, une sorte de mini vibromasseur des plus discrets. Et, évidemment, j’ai complété cette panoplie avec une paire de menottes et des cravaches. Pour me déculpabiliser, la vendeuse m’a assuré que les recettes du magasin avaient fait un bond spectaculaire depuis la sortie du fameux livre.  

De retour à la maison, je me suis empressée de disposer mes petites courses dans de belles corbeilles, savamment dissimulées dans la commode de notre chambre à coucher, en attendant avec fébrilité la réaction de mon mari. Je voulais qu’on ravive la flamme du désir à deux. Ne voyant rien venir, j’ai pris les choses en main…

Je suis devenue la meneuse alors qu’auparavant c’était lui qui initiait les ébats. J’ai maladroitement osé des caresses que jamais je n’aurais tentées auparavant. Mon mari était stupéfait ! Je lui ai alors parlé du livre, la renaissance de la flamme… Je me suis bandé les yeux et je l’ai invité, le rouge aux joues, à faire de moi ce qu’il voulait. Il m’a enlevé le bandeau et m’a chuchoté des mots doux. Je n’ai pas eu l’orgasme promis par Grey à Anastasia, mais ça avait le mérite de relancer notre sexualité.

Le lendemain, au petit-déjeuner, en présence de nos ados, la routine a repris le dessus. On n’a pas reparlé de notre nuit, mais on a rompu avec les soirées pantouflardes. J’ai proposé à mon époux de lire le roman. Il a abandonné à la dixième page, s’étonnant  que j’aie pu terminer le premier tome et démarré la lecture du second.  J’ai d’ailleurs moi-même abandonné la trilogie- trop mal écrite ! – et entamé l’écriture de notre roman érotique à deux. J’ai entrepris de coucher sur le papier des scènes à jouer à deux. J’ai même rédigé et signé un contrat en m’inspirant du roman… que j’ai fait signer à mon mari ! Toutefois, on n’a jamais exploré le registre des punitions. L’apologie de la douleur, très peu pour nous !

J’ai regardé avec mon mari les films érotiques ramenés de mes virées dans des sex-shops. J’avais, comme tout le monde, déjà vu des extraits de films porno. J’en avais conclu que c’était un truc de mecs qui ne m’inspirait que du dégoût. Les DVD que j’ai achetés sur les conseils de la vendeuse, des films pour femmes mûres, proposaient de belles images, des scénarios qui rentraient en résonance avec le film que je me passais dans ma tête quand l’envie me prenait.

Avant, j’étais dans le clan de ceux et celles qui pourfendent les “Cinquante Nuances de Grey”. Pour moi, c’était de la littérature bas de gamme hautement marketée. Aujourd’hui, et sans adhérer totalement, ni pratiquer le sado-masochisme, je reconnais volontiers que cette lecture m’a amenée à lâcher prise, à me libérer d’un certain “formatage”. Elle m’a permis de poser un autre regard sur l’organisation de mon quotidien, d’arrêter de vouloir tout maîtriser. Je n’irai pas jusqu’à approuver la théorie de l’héroïne d’“Histoire d’O”, qui avance que le  plaisir féminin ne peut jaillir que d’une totale soumission. Mais je perçois désormais différemment les jeux de l’amour, entre maîtrise et soumission, à adapter selon les goûts de chacun, et dans le respect mutuel.

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