A la une c'est mon histoire

Asperger et fière de l’être !

Écrit par Latifa Abousaïd

Appelons-la Ratiba. À 50 ans passés, elle a enfin réussi à mettre un nom sur sa différence ! Ratiba est atteinte du syndrome d’Asperger. Mais bien que ce ne soit pas une maladie, elle en a beaucoup souffert, car au Maroc, cette différence est assez difficile à gérer, surtout lorsqu’on ignore de quoi il s’agit. Voici son témoignage.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours su que je n’étais pas “faite” comme ma fratrie. Aucun signe extérieur de cette différence. J’étais en apparence une petite fille comme les autres. Mais je ne savais pas comment communiquer avec les autres. “Ils”  avaient une intuition des rapports en société dont j’étais dépourvue. Les autres avaient l’instinct du second degré. L’implicite, le sous-entendu était un pays étranger pour lequel je ne possédais pas de visa.

J’ai dû développer des habilités pour compenser mes incapacités à accéder aux codes de communication qui deviennent très vite une seconde nature chez les  autres, les “normaux”.

Le (beau) revers de la médaille de mon anomalie réside dans le fait que ces habilités m’ont beaucoup servie, notamment à l’école. J’y reviendrai.

J’ai toujours aimé être avec les autres mais j’ai souvent été rejetée car trop décalée. Deux souvenirs marquants refont ici  surface. L’un remonte à l’âge de 6 ou 7 ans. Avec un groupe d’enfants de mon âge, on s’amusait à dessiner sur le sable. À un moment donné, l’exercice consistait à dessiner une main. J’ai pris un bâton et j’ai reproduit le schéma d’une main. Les autres se sont servis de leur propre main comme modèle. Tous ont trouvé moche mon dessin. J’ai défendu mordicus mon œuvre arguant que reproduire sa main était de la tricherie et que l’énoncé était de dessiner une main. Je prends toujours les choses au 1er degré. Hilarité générale ! Tout le monde s’était moqué de moi.

Des années plus tard, adolescente, seule fille à 16 ans d’une classe formée exclusivement de garçons, section sciences math dans une petite ville, je suivais les cours de l’éducation physique au sein d’une  classe de filles, section sciences expérimentales, dont l’horaire de sport coïncidait avec celui de ma classe. Nous nous trouvions au vestiaire. Une discussion truffée de codes autour des relations filles-garçons a fusé. J’écoutais attentivement comme d’habitude. Ce monde-là  de drague douce, de chiffons et maquillage m’était hermétique : il ne m’a jamais passionnée. En revanche, l’engouement des filles pour ce monde-là m’a toujours fascinée. À un moment, en toute spontanéité, je posai une question car je n’avais pas saisi une insinuation. Silence de tombe dans le vestiaire puis un éclat de rire général qui me vrille encore les tympans, et enfin cette remarque : “Comment elle a fait celle-là  pour se retrouver en classe de sciences maths ?”

Comment ai-je réussi un si brillant parcours universitaire ?

Oui, comment elle a fait ? Comment ai-je réussi un si brillant parcours universitaire ? Grâce à mes professeurs d’abord. Pour contourner mon assignation au premier degré, mon incompétence totale  quand au déchiffrement des  codes sociaux – ce qui m’a valu humiliations multiples et mépris – j’ai aiguisé un sens de curiosité de tout hors normes. J’ai aiguisé ma mémoire pour bien me rappeler  comment on fait dans telle ou telle configuration sociale ; j’ai  cultivé une patience à toute épreuve  et un pouvoir de concentration phénoménal. Toutes ces aptitudes sont très prisées par l’institution scolaire. Elles constituent la boîte à outils idéale de l’apprenti écolier modèle.

Mes incompétences ne touchaient que la sphère sociale, le rapport à autrui. Ailleurs, volet apprentissages scolaires, j’étais normale. J’avais même un plus : je ne lâchais rien. Quand je me passionnais  pour un sujet, je devenais une encyclopédie ambulante, la personne ressource de la thématique. Une de mes profs au collège me surnomma Mademoiselle le dico. La plus grande joie de mon enfance, je la dois à feu mon papa  quand il nous acheta la collection Tout l’Univers ! C’était les années 70 et Google n’était pas encore là.  Avec l’aide de cette encyclopédie, il était possible de suivre une thématique sur plusieurs volumes. Quand un sujet me passionnait, mon quotidien tournait autour. Je mettais à contribution mes professeurs pour en apprendre plus, le bouquiniste de mon quartier qui me mettait de côté magazines et livres traitant du sujet et feu mon papa qui m’encourageait.

Ma mère  ignore tout de mon “anomalie”

Ma maman, elle, a toujours détesté mes aspects “Asperger”. Jusqu’à aujourd’hui, elle ignore tout de mon “anomalie”. Pour elle, j’avais “rass Qasseh” et je manquais d’éducation ! Elle se rappelle cependant cette époque où j’avais du mal à fixer les gens droit dans les yeux, ce qui a poussé mon papa à m’emmener consulter à plusieurs reprises un ophtalmologiste qui évidemment n’a rien trouvé ! J’avais du mal à fixer les autres dans les yeux car cela me déconcentrait et m’empêchait de voir l’ensemble, toutes ces nuances, ces détails qui m’aidaient à évaluer la situation. Depuis, mes mécanismes de perception se sont bien rodés, je n’ai plus eu aucun mal à fixer les autres dans les yeux.
Je ne supportais pas les bruits. Aujourd’hui encore, mon portable est souvent sur silencieux. Petite, dès qu’il y avait de la visite à la maison, je courais me réfugier en compagnie d’un bon livre sous un lit dans l’immense villa de fonction qu’on occupait.  Quand ma tribu nous rendait visite, il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de contraintes à gérer. Je me retranchai  loin des “nuisances”. Maman appelait cela “qallat tarbiya” (manque d’éducation).
Ces divers “travers” que je décris ici, inhérents à ma différence, je les ai découverts tout dernièrement grâce à la Toile et aux forums. Par un pur hasard, je suis tombée sur la description d’un vécu similaire au mien. Depuis, pas à pas, en collectionnant les détails, les informations – une seconde nature chez moi : besoin d’approfondir, d’aller dans toutes les directions autour du même sujet – j’ai  mis un nom sur ma différence et j’ai remonté le temps. J’ai ainsi compris que ma manie d’enlever toutes les étiquettes des habits au risque de les trouer et de m’attirer les foudres de ma maman s’explique par mon  hyper sensibilité. Les Asperger ont souvent des “sens” surdéveloppés.

Chaque Aspie est unique

Mon anomalie est souvent reliée au spectre autistique. Un petit nombre d’Asperger fait partie du club très fermé des génies. Ce n’est pas mon cas, ni celui d’un grand nombre d’Asperger bien ordinaires qui ont du mal à trouver place dans le monde des dits normaux.
Ce témoignage est d’abord adressé aux parents. On peut éviter aux enfants et adolescents  souffrant de ce syndrome bien des déboires en le détectant tôt et en les rassurant : “ce n’est pas leur faute s’ils sont nés ainsi. Ils ne sont pas débiles. Ils sont juste différents.”
Chaque Aspie est unique. Mais sur le Web, les parents peuvent trouver des réponses, des pistes pour rendre moins contraignant et plus agréable le quotidien de leurs enfants.

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