Interview

Youssef Boudlal Podiums et kalachnikovs

Écrit par SARAH ADIDA

Rendu célèbre dans le monde par sa photo de la petite fille Yézidie aux yeux bleus, pour laquelle il a remporté le prix Reuters en 2014, Youssef Boudlal a gardé le talent tranquille et humble. Cet artiste à l’allure d’éternel adolescent partage sa passion entre deux domaines opposés: le reportage de guerre et… la mode. Rencontre avec un photographe hors-du-commun.

Vous êtes aujourd’hui un photographe renommé, travaillant pour l’agence Reuters mais aussi en contrat avec Chanel à Paris. Mais les débuts sont souvent difficiles dans le métier. Comment avez-vous démarré la photographie ?

Youssef Boudlal : Au départ, je suis parti à Paris pour faire des études d’architecture. J’ai commencé la photo pour le plaisir. Je m’étais procuré un appareil (argentique à l’époque), mais le développement était très cher. J’ai vécu de petits boulots et en parallèle, j’ai fait un CAP de tireur en noir et blanc. C’était une période très dure : chercher des sujets, creuser, trouver des clients… L’agence Gamma cherchait un profil comme le mien et j’ai démarré en petit tireur au festival de Cannes en 1995. Une expérience dure mais positive : j’ai passé les 15 jours du festival sans dormir.

Le reportage de guerre, c’est quelque chose que vous avez toujours voulu faire ?

C’est avec l’agence Gamma que cette envie s’est peu à peu imposée. On m’a d’abord envoyé en Palestine, à Ramallah. Ma première expérience sur le terrain de guerre s’est soldée par une balle en caoutchouc dans le dos et une semaine au lit (rires) ! Mais le risque existe partout, dans des pays en guerre comme dans la rue ou dans sa salle de bains. Je préfère prendre un risque en faisant un métier qui me passionne plutôt que d’avoir un accident en laissant le gaz allumé à la maison. J’ai décidé de démissionner de Gamma pour pouvoir être photographe de guerre à mon compte. Il m’a fallu pénétrer le circuit très fermé de la photo de reportage. C’est très dur quand on est free-lance car les agences sont mieux organisées, elles savent plus de choses sur le terrain et connaissent les fixeurs (les autochtones qui vous guident et vous sauvent souvent la vie). Il faut aussi avoir les moyens financiers suffisants. Après cette période difficile, j’ai réussi à intégrer le cercle et je travaille avec Reuters depuis 5 ans.

Reporter et photographe de guerre est un métier dangereux. Comment surmontez-vous les difficultés et la peur ?

La peur est un monstre qu’il faut savoir apprivoiser. Elle doit rester bien concentrée dans le ventre. C’est un stress normal et permanent, davantage encore dans les zones de guerre. Si on la laisse nous submerger et qu’on cède à la panique, elle peut nous être fatale. Quand j’étais en Syrie, j’ai passé trois semaines sous le feu d’explosions quasi permanentes et j’ai été confronté à la mort de nombreuses victimes. Ce fut très long, mais je contrôlais cette peur car je devais rester calme et vigilant. C’est la loi de ce métier si on veut en revenir. J’aime vivre cette actualité en direct. J’entendais parfois les nouvelles à la radio qui ne rendaient pas bien compte de ce qui se passait. J’avais envie de dire : “Mais j’y suis moi et ce n’est pas du tout ce qu’il se passe!” Ma soif de vérité ne se tarit qu’au contact de la réalité de la guerre. Le sentiment d’être là, au bon endroit et au bon moment malgré le danger et la peur, est très fort.

Quel a été le moment le plus difficile ?

Après mon reportage en Irak, je devais rentrer à Kaboul en taxi et traverser des montagnes. Mon fixeur m’avait averti du danger mais nous devions y aller quand même. Quand j’ai vu les moudjahidin descendre de la montagne et s’approcher de nous, je me suis dit : “C’est la fin.” J’ai sorti mon Coran et je me suis mis à prier. Ils nous ont arrêté, m’ont fait descendre de la voiture et le Coran est tombé à mes pieds. Quand ils ont vu que j’étais musulman, ils nous ont laissés partir. Ce fut la plus grande peur de ma vie !

Pensez-vous à vos proches dans ces moments ?

J’évite de dire à ma famille que je pars travailler dans un pays en guerre. Ils s’inquièteraient trop. Je préfère attendre de le leur dire à mon retour.

Quand ma fille était plus jeune, elle ne comprenait pas pourquoi je partais. Aujourd’hui c’est plus facile. Mais quand je suis dans un milieu hostile, je pense toujours aux gens qui m’attendent et que j’aime : c’est comme un frein, une limite qui m’empêche de franchir le point de non-retour.

La photographie de la petite Yézidie aux yeux bleus vous a valu le prix Reuters 2014. Quelle est l’histoire de cette photo ?

J’ai pris cette photographie lors d’un reportage en Irak pour l’agence Reuters, en août 2014. à la frontière entre la Syrie et l’Irak, à un endroit nommé Fishkhabour, de nombreux réfugiés yézidis fuyaient, persécutés par l’état islamique. Leur marche a duré des jours et des jours, dans la chaleur écrasante de l’été, sans eau ni nourriture. Alors qu’ils s’étaient arrêtés pour récupérer une aide humanitaire, une petite fille Yézidie se trouvait là, assise entre les jambes de sa mère, à l’ombre sous des arbres avec ses frères et sœurs. Au départ, elle faisait un petit sourire tout à fait différent, timide presque. J’ai pris plusieurs clichés, puis soudain elle a totalement changé d’attitude et a presque pris la pose. J’ai juste capturé ce moment en appuyant sur le bouton. Le hasard de cet instant et la sublime lumière du jour ont fait le reste.

Sur le moment, je n’ai pas réalisé que j’avais fait la photo de l’année. J’ai tout envoyé à Reuters le soir même. Face au buzz engendré par la photo, ils m’ont appelé le lendemain en me demandant avec insistance de retrouver cette petite fille. J’ai demandé pourquoi. “Parce que tout le monde la veut !”, m’ont-ils répondu.

Mais j’ai perdu sa trace. Pire : quand je demandais à ses compatriotes Yézidis s’ils l’avaient vue, ils me répondaient : “Pourquoi elle ? Nous sommes Yézidis nous aussi !” Ou comment une image peut faire perdre la tête au monde entier…

Cette photo a-t-elle changé quelque chose dans votre vie ?

à part avoir mon nom associé à une photo dans une recherche internet, pas grand-chose. Je suis toujours le même, je fais le même travail, j’ai les mêmes amis. Je suis très heureux que cette photo ait touché des millions de gens : j’ai reçu beaucoup de lettres de remerciements mais je n’y suis pas pour grand chose. J’étais juste là au bon moment et au bon endroit. La photo de reportage est souvent une histoire de hasard… et de bonne lumière !

La mode est l’autre versant de votre travail, puisque vous travaillez avec Chanel depuis 10 ans. Guerre et mode : deux mondes opposés qui se nourrissent l’un de l’autre en vous ?

Si j’aime la photo de guerre pour sa réalité crue, j’aime aussi la photo de mode pour son côté superficiel. Dans la mode, le photographe construit tout : l’éclairage, la pose, la préparation des mannequins, la posture, la mise en scène. L’image est à créer dans un but commercial. C’est un challenge assez excitant. ça peut paraître superficiel mais on fait des rencontres humaines très enrichissantes.

La guerre et la mode sont des domaines radicalement opposés mais tous deux assouvissent les besoins des différentes facettes de ma personnalité. Ils me procurent aussi des revenus financiers de tailles différentes…

D’habitude totalement Parisien (depuis 23 ans), vous êtes revenu plus souvent travailler au Maroc ces derniers temps. Des envies de retour aux sources ?

Des magazines marocains m’ont contacté pour réaliser des séries mode et j’ai eu envie de les faire. D’abord parce que je suis Marocain et que je veux apporter quelque chose à mon pays. Et aussi parce que je suis tombé sur des gens qui ont littéralement adhéré à ma démarche artistique et qui m’ont fait confiance. Je le referai avec plaisir pour réaliser d’autres défis innovants.

Des projets pour l’avenir ?

En parlant de Maroc, j’ai justement envie de repartir dans les villages berbères isolés de l’Atlas où j’ai déjà fait des séries photos et des rencontres incroyables. J’aime pouvoir partir plusieurs jours coupé de tout. J’ai envie de faire une exposition de clichés en noir et blanc mais pour cela, j’ai besoin de temps et d’avoir l’esprit tranquille pour trouver l’inspiration. Il n’y a cependant qu’au Maroc que je pense pouvoir réaliser cela : la lumière et l’énergie y sont uniques.

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