A la une Interview

Younes Atbane chercheur en mouvement

Écrit par SARAH ADIDA

Danseur, chorégraphe et enfin artiste de l’image: Younes Atbane est un créateur en perpétuelle évolution, en réflexion permanente sur son art, le monde qui l’entoure et le corps. Corps qui bouge, corps qui inspire, corps en images ou en mouvement… il est ce qui nous rattache au sens d’une culture. Younes Atbane n’en finit pas de surprendre par ses travaux d’arts visuels et chorégraphiques subversifs, sans jamais avoir peur de l’inconnu. Rencontre avec un artiste en auto-questionnement culturel.

FDM : Votre parcours d’artiste est assez unique : de danseur puis chorégraphe, vous avez ensuite bifurqué vers les arts visuels. Pourquoi tant de changements ?

Younes Atbane : Cela peut paraître étrange, mais en réalité, tout cela est très logique. J’ai démarré la danse au conservatoire de Casablanca en 2000 en tant qu’amateur. Dans ma famille, l’art occupait déjà une place importante, même si personne n’en a fait son métier: mon père réalisait des dessins surréalistes en noir et blanc et nous faisions aussi de la poterie. L’art m’est toujours apparu comme un monde accessible. Mais j’ai mis du temps à avouer à ma famille que je ne voulais faire que ça. Après quelques années de danse, j’ai eu envie d’évoluer vers la chorégraphie. J’ai donc créé “La Compagnie 2_kfar” avec Khalid Bengrib. Nous avons produit bon nombre de spectacles à l’étranger et formé des danseurs marocains. Dans l’enseignement, j’aime le fait de transmettre et d’aider les jeunes danseurs à vivre de leur passion.

Et un jour, la danse n’a plus été suffisante?

La danse a ce côté ludique que j’ai toujours aimé. Elle est aussi une gymnastique émotionnelle parfois épuisante! Mais je voulais trouver une pratique dans laquelle associer la danse à une réflexion sur le monde des arts et l’identité culturelle, en excluant l’émotion de mes objectifs. Par le biais de la mise en scène du corps à travers la performance et la photo, j’ai trouvé le moyen de m’exprimer et d’étudier l’art en tant qu’objet, d’entrer dans un processus de compréhension du monde de l’art et de son public.

Vous comptez beaucoup sur l’ouverture d’esprit du public. Cela fait-il partie du “jeu” de la réflexion ?

Lorsque j’étais danseur et chorégraphe, je faisais beaucoup de pédagogie pour sensibiliser les gens à la danse, pour éveiller les vocations et susciter la réflexion. Pourtant, rares étaient ceux qui savaient percevoir l’expression corporelle et la communication à travers la danse, comme si elle était une forme étrangère, insaisissable. Je ne parvenais pas à transmettre mes questionnements sur le corps. à travers les arts visuels, je m’amuse à m’interroger et à faire s’interroger le public en lui soumettant des corps et des identités transformées, comme ce corps replié ou ces deux derrières qui se parlent dans un film présenté à la biennale de Marrakech.

Cette série photos et cette vidéo sont traitées sur un ton humoristique et même subversif. Le public l’a-t-il reçu comme une provocation ?

Les gens ont été surpris mais pas choqués. Au Maghreb, où le corps est tabou, ces deux arrière-trains qui se parlent peuvent être troublants ! Mais par un renversement de l’ordre du corps que tout le monde connaît, ou croit connaître, je souhaitais justement susciter une interrogation. Je laisse le public l’interpréter à sa manière.

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Avez-vous eu affaire à la censure ?

Non, heureusement. Mais on ne sait jamais quand on atteint la limite. Parfois, la photo d’une femme à moitié nue peut passer alors qu’en touchant à une fontaine sacrée, on nous tombe dessus. Les gens sont très sensibles en ce moment et se replient sur ce qu’ils connaissent : le conservatisme ou la religion qui ont un côté rassurant. Il y a encore peu de temps, notre culture excluait les représentations. Aujourd’hui, bombardé d’images provocantes, le public se protège, c’est normal. Ce n’est pas en le choquant avec des photos de corps sexués ou signifiant le désir qu’on le fera sortir de son schéma de protection et de peur.

La censure et l’obscurantisme ont déjà gagné tellement de terrain qu’il faut commencer par susciter doucement des questionnements pour changer les a priori et les mentalités.

Vos travaux visuels s’articulent selon des logiques précises, connues de vous seul. Comment construisez-vous votre réflexion ?

En réalité, ma réflexion se construit au fur et à mesure. C’est comme si toutes mes œuvres formaient une équipe de travail : elles s’aident et se nourrissent les unes les autres. Je n’ai pas d’idée préalable de l’architecture globale de mes œuvres. J’avance par tâtonnements, en étant à la fois le réalisateur et le spectateur de mon travail. Je conserve, j’enlève, j’ajoute parfois un élément esthétique, parfois un élément réflexif, afin de pousser le plus loin possible l’aboutissement de mon travail.

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Votre nouvelle performance, qui sera visible à la biennale de Marrakech cette année, propose une réflexion, voire une critique de l’art contemporain marocain, dont vous faites partie. N’est-ce pas un peu dangereux ?

Ce n’est pas une critique puisqu’en effet, j’en fais partie et que j’y suis exposé. Je m’interroge sur la place de l’art contemporain dans le monde et sur notre identité d’artistes marocains. J’essaie de prendre du recul et d’aider le public à en prendre vis-à-vis de ce milieu parfois à la limite du folklore. J’aime ne pas me sentir limité et pouvoir tourner les choses en dérision. C’est de là que naissent les meilleurs questionnements.

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