A la une Interview

Yasmine Chami “Mourir est un enchantement”


Récemment primé à l’Institut du Monde Arabe à Paris, le roman de Yasmine Chami est une ode poétique au temps qui passe, un kaléidoscope d’images, de lumières et d’impressions subtiles, fixées pour l’éternité. Une photo de famille mouvante, où Sara, son héroïne fragilisée par la maladie, puise des forces pour continuer à se battre. Élégant et profondément humain…

Le titre de votre roman est un oxymore, puisqu’il accole côte à côte, deux notions qu’à priori tout oppose : la mort et l’enchantement ! Pourquoi un tel choix ?

Le titre est, presque, dans ce cas précis, à l’origine du roman; il en a déterminé l’écriture… Le sens du mot “enchantement” est à rapprocher du sortilège. Ici, la remémoration fonctionne, sur le mode d’un sortilège qui fait surgir les mondes disparus. Il y a aussi, dans ce titre, une référence à Shakespeare, en particulier au “Songe d’une nuit d’été”  ;  la mort, telle une féerie qui prolonge la vie, comme un rêve.

Le fil conducteur du roman s’articule autour de Sara qui se sait condamnée. Elle va extraire des photos de famille, d’un grand sac de toile, réactivant les souvenirs d’une époque… Que représentent ces photos ?

La photographie incarne une partie de la mémoire figée sur les clichés, mais dans le même temps, cette mémoire inscrite ne coïncide pas toujours avec les mémoires sensorielles. C’est ce qui naît à l’intersection de ces mémoires, qu’explore le roman.

Chaque cliché comporte une description réaliste du moindre détail que l’instant figé renaît de ses cendres et s’anime. Avez-vous cherché à plonger le lecteur en immersion totale, à l’intérieur du cadre ?

Il y a une part de nostalgie et de poésie à égrener les jours heureux, à reconstituer les odeurs, les ambiances et les êtres chers, disparus. En outre, cette sensibilité extrême au détail figure une tentative d’incarnation au-delà du réalisme, dans la chair même de la mémoire et du langage. L’appropriation individuelle de l’histoire familiale et collective permet à Sara de produire une oscillation du sens, validant ainsi sa propre trajectoire, qu’elle construit, dans l’évocation, pour elle-même et pour ses fils, de son passé.

On opère des allers-retours continuels entre passé et présent… Sara, sur les rivages de sa fin de vie, refait-elle le chemin inverse vers son moi intime ?

Sara a mis longtemps à rentrer dans sa propre vie, et c’est le propre de toute une génération marquée par la sur-légitimité de leurs ascendants, les fondateurs du Maroc moderne. La génération de Sara ne pouvait plus exister dans cette évidence-là. Après la mort de Feu le roi Hassan II, tous les acquis ont été remis en questions, les repères sociaux et individuels ont été bouleversés. Est venu le temps des chemins à inventer, des trajectoires chahutées pour les tenants de l’ordre ancien. Il n’y a plus de citadelle.

Les trajectoires des personnages du roman se chevauchent avec l’Histoire du Maroc. Est-on façonné aussi par le contexte dans lequel on vit ?

Oui. Il y a dans ce récit une réflexion sur les liens entre mémoires individuelles et mémoire collective; on ne peut faire abstraction des époques qui ont jalonné l’Histoire du Maroc : les nationalismes post-indépendance, le progressisme de gauche, les années 70 et leurs lots de coups d’État, les années de plomb, les courants conservateurs, à partir des années 2000, nourris à la propagande wahhabite, etc. Ces glissements de référentiel et l’intrusion de systèmes de représentation religieux et régressifs m’interpellent.  Si on revient à la génération de Sara et de ses cousins, on peut observer un regard excentré, plein de nuances, qui exclut toute vision dogmatique ou manichéenne du monde, car il s’est enrichi, indifféremment, de Simone de Beauvoir, de Franz Fanon ou encore de Mohamed Darwich et d’Oum Kalthoum, présents dans la grande bibliothèque du salon de leur enfance.

La question du couple et de la construction de la féminité traversent le roman, actionnant les héritages transgénérationnels. Y a-t-il une féminité à l’ancienne et un féminisme plus moderne, mais dont le corollaire est souvent la solitude ?

Sara est médecin, chef de famille monoparentale, lésée affectivement et seule, parce que cette société ne propose pas de modèle amoureux intermédiaire, entre les deux couples antithétiques de ces quatre grands-parents. Pour ce qui concerne la génération des parents de Sara, ce sont les enfants souffrants de Mai 68 et des idéaux avortés de l’Indépendance ; le rapport homme-femme s’est inscrit dans un registre ambivalent, une tension entre amour et sexualité, une redéfinition du masculin et du féminin…
Le combat de Sara contre la maladie (une maladie très symbolique, puisqu’il s’agit de cancer de l’utérus), peut, lui, se voir comme une ultime lutte contre une société patriarcale qui s’ouvre à peine, pour permettre à des femmes comme elle, d’exister en dehors du cadre prescrit. Le sentiment de marginalité est complexe à gérer dans une société encore très conservatrice dans le discours qui vient prendre la place des anciennes idéologies de contestation politique. Le corps flétri, amoindri de Sara est aussi l’occasion de revisiter avec le lecteur tous les enjeux et représentations identitaires qu’il y a autour du féminin, les processus de repli, de résistance, face à une mondialisation trop rapide…

Pourquoi la thématique de la famille et des histoires de lignées vous travaillent-elle à ce point ?

Je pense justement que la famille est le premier lieu de l’élaboration des représentations qui fondent les individus. C’est pour moi une source de questionnement et de réflexion infinie; d’abord, parce qu’en qualité d’anthropologue, j’ai beaucoup travaillé sur la parenté et sur l’alliance, mais aussi parce que les familles marocaines ont connu un ébranlement profond au milieu du vingtième siècle. La colonisation a été un puissant facteur de déstructuration de l’ordre intime de notre société, et nous devons élaborer un logo, une pensée autour de cette réalité.

Dans  “Cérémonies”, votre premier roman, vous interrogiez déjà l’influence de l’univers culturel, social et religieux du Maroc. Convient-il de toujours rembobiner la bande, pour mieux comprendre les ressorts du présent ?

Le passé, la mémoire ne sont jamais figés. Les traces dont nous disposons, forcément mouvantes et fragmentaires, nous invitent à reconsidérer le présent, à le réécrire encore et encore, pour le recomposer et le réinventer. C’est ce travail humble et patient d’interprétation, de questionnement renouvelé, qui fait aujourd’hui cruellement défaut, et nous prive de l’avenir.

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