A la une Interview

Wiame Haddad, la photographe qui rend visible l’invisible


« Looking out, looking in : Contemporary Artists from Morocco », c’est l’exposition collective accrochée jusqu’au 31 mars à l’Université de Boston aux Etats-Unis. Sur le murs, les clichés de sept artistes marocains dont ceux de Hassan Hajjaj, Hassan Darsi, ainsi que de la jeune photographe Wiame Haddad. Entretien avec cette trentenaire au regard affûté et qui travaille essentiellement sur le corps.

Vous êtes l’une des rares artistes à participer à l’exposition collective « Looking out, looking in : Contemporary Artists from Morocco » à l’université de Boston. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Je suis heureuse de cette nouvelle opportunité, surtout que c’est ma première exposition aux Etats-Unis. Le public n’est pas familier avec mes recherches. J’aborde des sujets complexes, évoquant des tranches de l’Histoire qu’elle soit politique ou sociale. J’ai besoin de comprendre le sujet, de le disséquer de le tourner dans tous les sens possibles, avant de trouver la forme qui me satisfait esthétiquement. Pour cela, je me nourris de tout ce qui met en évidence la manière dont le corps exprime une situation d’enfermement, de conflit intérieur ou de conflit provoqué par un contexte historique ou social. Je me focalise ainsi sur le corps comme signifiant du politique. Je me documente, je lis, je cherche des formes existantes (littéraires, cinématographiques, archives,…) sur le sujet… Mon geste artistique n’apparaît qu’à la fin de ce temps de recherches.

Alors que vous travaillez essentiellement sur le corps, vous avez choisi de présenter aux Etats-Unis votre série « Objets de Tazmamart ». Pourquoi ?
Le projet photographique « Ceux qui restent » est composé de plusieurs corpus, comprenant une série de portraits et de paysages autour de la mémoire des anciens prisonniers politiques marocains, des vidéos, et également ladite série « Objets de Tazmamart », le tout formant un ensemble d’images qui peuvent « dialoguer » entre elles, mais qui sont tout aussi indépendantes l’une de l’autre. Le choix curatorial s’est arrêté sur ces objets. A mon sens, ceux-ci sont une manière de parler du corps, notamment des corps qui ont fabriqué minutieusement et dans le silence, ces seules traces qui nous restent de la prison secrète de Tazmamart.

Objets de Tazmamart Broderie , 2012 – 2016 Morceaux de couvertures découpées. fils Lettres écrites à la famille en brodant. plusieurs mois de production. 20 cm x 16 cm

Quelle a été votre démarche dans la production « Ceux qui restent » ?
J’ai réalisé ce projet entre 2012 et 2016 lors de voyages personnels avant d’avoir l’appui de plusieurs résidences de recherches et de productions au Maroc. Pour moi, il s’agissait tout d’abord de comprendre cette histoire, restée silencieuse, invisible et gardée secrète par les autorités. Il était important de prendre le temps de rencontrer les hommes et femmes dont nous parlons, de les écouter et de comprendre ce qu’ils avaient vécu… J’ai surtout fait très attention à ne pas être dans une démarche « voyeuriste ». Dans cette série, les sujets ne sont jamais photographiés frontalement car je ne voulais pas les réduire à de simple « anciens prisonniers » mais proposer des images qui se concentrent sur le corps et la tension émise. Ainsi, mon travail s’inscrit dans une démarche poétique qui flirte avec le politique.

Vous avez également collaboré avec la réalisatrice Meryem Benm’Barek pour son film, maintes fois primé, « Sofia » qui aborde le sujet des mères célibataires au Maroc. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce projet ?
J’y ai en effet travaillé en tant que photographe de plateau. J’aime beaucoup être sur les tournages.  Je m’y sens très à l’aise, car je suis complément invisible et je peux voir le hors champs, le processus de travail, l’énergie de l’équipe de tournage… Pour revenir au choix du thème évoqué dans le film, il est très intéressant et nécessaire aujourd’hui, que ce soit au Maroc ou ailleurs. La metteur en scène a réussi à dresser un portrait exhaustif et complexe du Maroc, et d’une certaine main mise « Occidentale », en évitant fortement les « clichés » de victimisation souvent vus. Les femmes sont fortes et intelligentes. Elles arrivent à se faufiler au travers d’un système qui agit comme un rouleau compresseur, en prenant des décisions mais en participant en quelques sortes à leur propre oppression. Car, certes Sofia refuse son statut de victime parce qu’elle choisit, mais en choisissant, elle nourrit aussi un système oppressif. Vous me suivez ? C’est le serpent qui se mord la queue ! Le film met en lumière, et de manière subtile, le dérèglement et l’oppression d’une structure politique et sociale défaillante.

Sur quel projet photographique travaillez-vous actuellement ?
Je travaille actuellement sur un projet qui s’inscrit dans la suite de « Ceux qui restent ». C’est une série de photographies baptisée « In Absentia ». En utilisant des moulages en plâtre et en résine, je réalise des sculptures représentant des fragments de corps d’anciens militants et prisonniers politiques (marocains et tunisiens), que je photographie ensuite. En les déplaçant, en les isolant ou en les découpant, les images tentent de reconstruire ces bouts de corps. Pour moi, il s’agit de chercher dans le geste, une manière d’échapper à l’immobilité.

Quel regard portez-vous sur la place de la femme notamment dans le milieu photographique ?
Que ce soit au Maroc ou ailleurs, nous vivons une période de changement et d’appropriation de nos propres réalités en tant que femmes. Cependant, et en ce qui me concerne, je ne me considère pas comme « femme » artiste. Je suis artiste ! Ce sont les autres qui me renvoient sans cesse à mon genre. Je comprends que nous ayons besoin ici de passer par ces interrogations puisque nous sommes en train de chercher de nouvelles formes et de reconstruire par dessus un schéma figé depuis des centaines d’années d’autorité masculine et patriarcale. Toutefois, je me languis du moment où nous arriverons à dépasser ces questions-là, et où l’on interrogera les artistes pour leur démarche et leur art quel qu’il soit, et non plus pour leur condition de femme.

Objets de Tazmamart Chapelet , 2012 – 2016
Noyaux d’olives et de dattes . Portion de plusieurs années
Fils . 23 cm de long

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