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Samia Orosemane : « Arrêtons de coller des étiquettes qui n’ont pas lieu d’exister »


L’humoriste franco-tunisienne Samia Orosemane fait son petit bonhomme de chemin dans le monde très sélect de la comédie. Samedi 10 juin, elle est montée sur les planches du Studio des Arts vivants de Casablanca aux côtés de Wary Nichen et Jalil Tijani, lors de la deuxième édition de la Soirée du Rire. Un show dynamique et drôle. Entretien.

L’humoriste franco-tunisienne Samia Orosemane a une énergie débordante. Quelques minutes avant de démarrer son show, direction les coulisses. Souriante, la jeune femme fait les dernières retouches maquillage. C’est bon, elle est prête à parler de sa vie d’humoriste qui a été boostée par sa vidéo « Message aux djihadistes : merci de choisir une autre religion ! », réalisée après les attentats de Charlie Hebdo. Un véritable  «  coup de gueule ». Depuis, elle monte en puissance : elle a son one-woman show, a été repérée par le Jamel Comedy Club et participe au festival du Marrakech du Rire qui se tiendra du 28 juin au 2 juillet prochain. Entretien avec une femme de caractère.

Dans les médias français, on vous présente à la fois comme une humoriste, femme, musulmane et voilée. Si vous deviez mettre un seul terme en avant, quel serait-il ?
Juste humoriste. Quand on présente Anthony Kavanagh, on ne dit pas l’humoriste, noir, qui a des tresses, ou encore lorsque c’est Gad Elmaleh, on ne précise pas l’humoriste, Marocain, juif. On les présente tout simplement comme humoriste. J’ai l’impression que dans la tête des gens, c’est incompatible d’être une femme, voilée, maghrébine et humoriste. C’est comme si cela faisait trop de « handicaps » et qu’il faudrait les énoncer. Pour moi, ce ne sont que des détails. Je n’ai jamais voulu qu’on me mette dans une case. En France, on a ce problème-là : on a besoin de catégoriser les gens. Si tu portes un foulard, tu es forcément une femme soumise et opprimée au fin fond de ta cuisine qui n’a pas le droit à la parole. Voilà, c’est le schéma classique sans aucune autre possibilité. Sauf que si on prend juste mon cas, je n’y corresponds pas du tout ! Regardez, je porte un boubou, j’ai une grande gueule et je ne suis pas enfermée au fin fond de ma cuisine. C’est mon mari qui fait les courses, le ménage et prépare à manger. Moi, je voyage, je parle avec tout le monde, je suis hyper ouverte et je fais ce que je veux. Je m’impose mes propres règles. C’est moi qui décide pour moi et personne d’autre. Arrêtons de coller des étiquettes qui n’ont pas lieu d’exister.

Même si vous n’aimez pas qu’on le précise, est-il difficile d’être une humoriste, femme et musulmane ?
Si je compare ma carrière avec celle des autres, j’ai l’impression que le chemin est plus facile pour des gens qui sont blancs, hommes, nés en France, Franco-français et qui n’ont pas sur la tête un bout de tissu. Mais je me dis que le talent doit jouer aussi. Comme je n’en suis pas sûre, je ne me focalise pas là-dessus. J’avance et je fais abstraction des obstacles. Il faut absolument dépasser les difficultés quels que soient nos parcours, notre héritage culturel ou même social, et c’est possible de le faire. Je pense que les seules barrières qu’on rencontre sont dans la tête. Par exemple, lorsque j’ai décidé de mettre le voile en 2012, j’ai délaissé la scène car je pensais que cela n’était pas compatible alors que cela l’était. J’ai rencontré une femme qui jouait le rôle d’un enfant dans une pièce de théâtre : elle portait un turban et un col roulé. Ce jour-là, j’ai compris que c’était possible. Si on a la motivation, on arrive à aller jusqu’au bout. Alors, j’essaie d’avancer, de voir le positif dans chaque situation et de tirer une leçon de chaque épreuve. Pour l’instant, cela a l’air de fonctionner.

En clair, si vous aviez un conseil, ce serait « osez quelles que soient les conséquences » ?
Exactement ! J’adore le proverbe : « Il ne savait pas que c’était impossible et il l’a fait ». Je suis certaine que lorsqu’on est persuadé qu’on peut arriver à faire quelque chose, on y arrive. Il faut aussi faire abstraction des gens, plutôt de l’influence qu’ils pourraient avoir sur nous. C’est à nous d’être convaincus que cela va fonctionner.

Dans votre spectacle « Femmes de couleur », vous racontez avec humour votre histoire personnelle. Ce show n’est-il destiné qu’aux femmes ?
Pas seulement. Les hommes s’y retrouvent aussi parce qu’ils ont tous des femmes dans leur entourage. Dans ce spectacle, je parle de tous les combats auxquels j’ai été confrontée. Par exemple, j’aborde les difficultés que j’ai eues pour me marier avec l’homme que j’aime parce qu’il n’était pas de chez moi et que mes parents auraient préféré qu’il soit de la même origine, du même village, voire de la même famille, comme ça, on aurait fait des enfants consanguins (rires). Je parle aussi du foulard qui pose problème dans la société française. Quand on regarde, c’est une société qui a rejeté sa propre religion et qui ne peut pas accepter la religion d’autrui. Dans un passage aussi, j’évoque le racisme, les nuances entre les différentes communautés. En fait, je me moque de tout le monde pour mieux rassembler. Mon spectacle est en quelque sorte un hymne au vivre ensemble.

Vous vous attaquez aux clichés, tout particulièrement ceux qui touchent les musulmans. Peux-t-on vous qualifier d’humoriste engagée ?
Ce sont les gens qui le disent. Moi, je n’en sais rien. Je raconte des histoires sans porter de jugement. Mais quand il y a des choses qui me dérangent, je n’hésite pas à en parler. Par exemple, la vidéo que j’ai réalisée après les attentats a buzzé parce que les gens avaient besoin d’entendre ce genre de choses à ce moment-là. Cette musulmane voilée qui demande à ces « islamistes, intégristes, djihadistes, pianistes, cyclistes » d’arrêter de se cacher derrière l’islam et de choisir une autre religion pour nous laisser tranquille ! Il y en a marre des amalgames. Combien de musulmans ont été assassinés le 13 novembre au Bataclan ? Nous avons aussi été pris en otage. Nous sommes dans le même camp. J’ai envie de réconcilier les gens, de donner un peu de recul avec l’humour… Tant que les gens en auront besoin, je continuerai.

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