A la une Interview

PMA : Centres agréés, tarifs, pratiques, que va concrètement changer le texte ?


800 000 couples au Maroc rencontrent des difficultés pour avoir des enfants et ceux qui le peuvent, se tournent vers la procréation médicalement assistée (PMA). Le projet de loi qui encadre la pratique revient sur le devant de la scène. Bloqué pendant des mois au Parlement, il est aujourd’hui discuté en commission des affaires sociales. Le point avec le Pr Jamal Fikri, gynécologue-obstétricien et président du collège marocain de fertilité (CMF), qui nous explique quels sont les changements à venir si le texte est adopté tel quel.

PMA pratiquée aujourd’hui
PMA avec le texte de loi adopté tel quel

Qui est autorisé à avoir recours à la PMA ?

Ce sont les couples mariés. Tous les centres qui pratiquent la PMA exigent un acte de mariage. Quant aux dons de gamètes et à la GPA (Gestation pour autrui), ils sont bannis de nos activités depuis le début. Les couples qui cherchent ce type de solution vont à l’étranger. 
Ce sera toujours les couples mariés. Pour le don de gamètes et la GPA, ils seront toujours interdits au Maroc, à l’inverse de ce qu’il est parfois rapporté dans certains médias. Je tiens à préciser que nous, les professionnels, nous sommes très attentifs à ce que cela n’arrive jamais. Il y va de notre honneur et crédibilité, étant donné que la quasi-totalité de nos patients y sont opposés.  

 

Où sont pratiquées les différentes techniques (fécondation in vitro et inséminations artificielles)?

Les FIV sont  réalisées aujourd’hui dans 19 centres agréés et les inséminations artificielles dans une soixantaine de laboratoires éparpillés dans tout le Maroc.
Les FIV et les inséminations artificielles devront se faire dans les 19 centres agréés. Concrètement, cela se traduira par une augmentation de coût pour une partie des couples puisqu’ils devront laisser leur travail et se déplacer à plusieurs reprises dans ces centres concentrés dans les grandes villes.

Quel est le coût estimé pour chaque tentative ? A hauteur de combien s’élève la prise en charge ?

Le prix de chaque tentative varie selon la complexité du cas. Mais pour avoir un ordre d’idée, une FIV pour un couple qui n’a pas besoin de traitement trop lourd, tourne autour de 18 000 DH. A l’inverse, pour les cas les plus compliqués, le prix peut aller jusqu’à plus de 30 000 DH.  Aujourd’hui, seule la CNOPS (la mutuelle des fonctionnaires) prend en charge une seule tentative à hauteur de 5 000 DH.
Pour l’heure, rien n’est précisé dans ce texte de loi sur l’infertilité, à savoir si c’est une pathologie ou non. Si c’est le cas, les patients pourront être remboursés par leur mutuelle et leur assurance. Sinon, rien ne change.

Un couple peut-il changer de centre en cours de tentatives ?

Si un couple veut transférer ses gamètes d’un centre agréé vers un autre au Maroc pour des raisons personnelles telles qu’un déménagement, c’est aujourd’hui possible. Je tiens à préciser un point important : actuellement, le nombre d’ovocytes traités et d’embryons à congeler n’est pas limité.
Le transfert de gamètes d’un centre agréé marocain à un autre dans le pays sera interdit alors qu’il sera autorisé d’un établissement à l’étranger vers une structure marocaine. Pour la congélation du nombre d’ovocytes traités et de spermes ainsi que d’embryons, elle sera limitée dans le temps, alors qu’on sait que plus les couples multiplient les tentatives, meilleures sont leurs chances de concevoir un enfant.

Y-a-t-il des techniques qui sont autorisées sur les embryons ? 

Seule l’évaluation génétique sur l’embryon est réalisée afin de savoir s’il est porteur d’une maladie ou non, avant de l’introduire chez la femme. Il n’y a aucun texte régissant cette pratique très prometteuse.
L’évaluation génétique sur l’embryon  sera encore autorisée avec des conditions qui vont lui enlever une grande partie de son utilité. Quant aux thérapeutiques sur l’embryon, elles seront bizarrement autorisées ouvrant ainsi la voie à la manipulation génétique, alors que cette pratique est interdite dans tous les pays.

La pratique de la PMA est-elle surveillée par une instance ?

Outre l’Ordre des médecins, aucune. Nous veillons nous-mêmes à la bonne pratique de la PMA et jusque-là, je défie quiconque de me citer une seule déviation de l’ordre moral qui régit notre société. Vous savez, une réglementation est réclamée par les professionnels depuis plus de 15 ans.
Ce sera la Commission consultative de la procréation médicalement assistée. Pour l’heure, nous ne savons rien sur cette future instance mais nous sommes très inquiets car dans ce texte, il y a un volet répressif très exagéré. Alors que dans des pays pratiquant la PMA comme la Tunisie ou encore l’Arabie saoudite, on passe d’abord par des avertissements avant de condamner les praticiens, au Maroc, ce ne sera pas le cas. 

Qui peut porter plainte contre les praticiens ? Quelles sont alors les peines encourues ?

Toute personne qui s’estime lésée peut porter plainte et c’est un droit. Le droit pénal s’applique sans spécificité pour la PMA.
Les peines pourront aller de 5 à 30 ans de prison accompagnées d’amende à hauteur de plusieurs millions de DH, parfois pour de simples retards administratifs… Nous sommes terrorisés, d’autant plus qu’il n’ y a pas encore d’agence de biomédecine, ni de conseil national d’éthique qui seront à même d’aider la justice à traiter ces problématiques avec la retenue et la science nécessaires. Pour nous les professionnels, la création de ces deux instances est la véritable urgence, car c’est à travers des lois générales édictées par ces organismes que toutes les réglementations touchant le secteur trouveront leur place dans une certaine cohérence nécessaire qui protégera à la fois le citoyen et le médecin-citoyen.

Commentaires

Commentaire