A la une Interview

Personnels de santé : En première ligne contre la pandémie (Témoignages)

Écrit par Khadija Alaoui

Saluée au niveau international, la mobilisation du Maroc pour contrecarrer la propagation du nouveau coronavirus a permis de sauver des milliers de personnes infectées. Sur le front, ce sont les blouses blanches, ces héros du quotidien, qui ont accompli ce miracle. Nous avons rencontré certains d’entre eux à l’hôpital Cheikh Khalifa à Casablanca. Témoignages.

“Nous sommes des soldats du devoir” 

Pr Lahoucine Barrou, anesthésiste-réanimateur

Aux premières lignes de la lutte contre la pandémie du Covid-19 à l’hôpital, Pr Lahoucine Barrou souffle un peu après le départ du dernier malade guéri. Mais ces trois derniers mois resteront à jamais gravés dans sa mémoire. “Nous avons été confrontés à une inconnue, à un virus qu’on ne connaissait pas”, rappelle Pr Barrou. Pourtant, la mobilisation de ce médecin anesthésiste-animateur a été sans faille depuis que l’hôpital a accueilli son premier patient. “C’est vrai que le personnel médical craignait de contaminer des membres de sa famille, d’où le choix de se confiner à l’hôtel. À cet égard, certaines femmes n’ont pas vu leurs enfants pendant 3 mois de peur de les infecter… C’était là l’une des contraintes auxquelles nous avons été confrontées au cours de cette pandémie. La phobie de la contamination s’est dissipée petit à petit une fois que nous nous sommes familiarisés avec cette situation inédite. Puis, il y avait la fatigue. On s’épuise avec le temps…”, explique Pr Barrou. Cet épuisement, autant physique que moral, a été également marqué par des épisodes douloureux : le décès des patients (une dizaine de personnes sont mortes du virus à l’hôpital, NDLR). “ J’ai toujours en mémoire des patients que je n’arrive pas à oublier, surtout lorsqu’il s’agit de jeunes qui vous parlent, expriment leurs angoisses et d’un seul coup, basculent de l’autre côté… C’était quelque chose de très difficile à vivre et à intégrer, se souvient Pr Barrou. Des malades graves, dans un état critique, admis en réanimation ou en soins intensifs avaient été assez nombreux au début de la pandémie. Fort heureusement, la gravité a diminué progressivement et on a eu moins de malades dans un état critique… Voir des patients guéris qui quittent l’hôpital, cela fait toujours plaisir. Cela fait revivre l’espoir et permet d’encourager et de booster le personnel médical en dépit de son épuisement…”, précise Pr Barrou.

L’hospitalisation des patients avait été d’une durée de 3 à 4 semaines pour les cas graves et de 2 semaines pour les cas les moins graves selon le protocole fixé par le ministère de la santé. “Le ministère a su très bien gérer la situation, et toutes les décisions qui devaient être prises l’ont été à temps, et c’est ce qui a conduit à la guérison des malades”, se réjouit Pr Barrou.

Aujourd’hui, alors qu’il n’y a plus de malades du Covid-19 à suivre au sein de l’établissement hospitalier, Pr Lhoucine Barrou prend le temps de se pencher sur son propre ressenti au cours des derniers mois. “La phobie n’avait pas lieu d’être car il y avait un devoir national qui nous appelle et nous oblige à aller de l’avant en dépit de tous les risques…” Pr Barrou balaie d’une pichenette le qualificatif de héros. “Nous étions plutôt des soldats d’une guerre… des soldats qui savent qu’ils risquent de mourir au front en accomplissant leur devoir (sur les 175 membres du personnel, 9 personnes ont été asymptomatiques et guéris depuis (NDLR). On ne sait pas si nous allons vaincre cet ennemi ou c’est lui qui nous vaincra, mais c’est sûr qu’on restera toujours mobilisés”, conclut Pr Barrou, déjà prêt à rejoindre son service pour accomplir son devoir et sauver des vies humaines.

“Sauver des vies est un honneur” 


Nouha Bentouyer, infirmière anesthésiste, chef de pôle Bloc opératoire

Nouha Bentouyer fait partie des 175 membres du personnel médical et paramédical qui se sont mobilisés pendant près de 3 mois pour accompagner les malades atteints du  nouveau coronavirus. Cette expérience, nouvelle, certes, avec les nombreuses inconnues qu’elle recèle, n’en a pas moins été stressante, chose qui est tout à fait normale, précise Nouha. “Les contraintes rencontrées au cours de la gestion de cette pandémie au sein de l’hôpital se rapportent surtout aux frustrations des patients et à leurs craintes au tout début de la pandémie. Mais nous étions là pour les accompagner, les rassurer et leur proposer les meilleurs soins…” Et pour assurer le meilleur suivi aux malades, deux circuits distincts ont été installés au sein de l’hôpital : l’un dédié aux malades du Covid-19 et le second réservé aux autres patients de l’établissement afin d’assurer la sécurité de tous. “Le stress que nous avons vécu est somme toute assez normal”, tient encore à préciser Nouha Bentouyer.

En contact avec les malades à toute heure du jour et de la nuit, l’infirmière anesthésiste explique qu’il était normal à certains moments d’avoir peur pour sa propre vie, mais, nuance-t-elle, ce sentiment s’est vite dissipé. “Notre principal souci a été la santé et la sécurité de nos patients.”

Largement sollicitée par les médias nationaux et internationaux pour s’exprimer sur les patients atteints du nouveau coronavirus et les soins qui leur sont prodigués jusqu’à la guérison totale, Nouha garde le sentiment du devoir accompli. “Sauver des vies humaines est un sentiment que je ne trouve pas assez de mots pour le qualifier. C’est un honneur. En sauvant ces vies, on se sent comme un héros, une héroïne…”, dit-elle.  Ce sentiment du devoir accompli est conforté par le ressenti des malades, particulièrement heureux et fiers d’avoir vaincu ce terrible mal. “Ce qui m’a le plus marqué, c’est de voir la reconnaissance dans les yeux des patients guéris. Il me semble qu’ils ont commencé à nous voir différemment, à découvrir une autre facette du personnel médical… Ils ont eu conscience de l’ampleur de l’implication de tout le staff qui a veillé jour et nuit pour leur permettre de dépasser le mauvais cap, et de sortir guéris et en bonne santé…”
Confinée chez elle (car vivant seule), Nouha a géré à la perfection les longues et harassantes journées de travail, l’épuisement et l’accumulation de la fatigue.

“La force du travail en équipe”

Yassamin Benhayoun, médecin interne et doyenne des internes

Yassamin Benhayoun adore son métier, et cela se reflète dans ses paroles et ses gestes. “J’ai eu l’honneur d’avoir fait partie du personnel qui était aux premières lignes pour traiter les malades de cette pandémie du Covid-19”, dit-elle fièrement. Bien évidemment, et comme l’ensemble du personnel médical de l’établissement hospitalier, elle a eu peur de la contagion. “Nous avions plus peur pour nos proches que pour nous-mêmes”, nuance-t-elle. Confinée à l’hôtel comme la grande majorité de ses collègues, Yassamin Benhayoun avoue que la période traversée avait été très stressante, et le fait de ne pas avoir de réponses à fournir aux malades et à leurs familles rendaient la situation encore plus difficile. “C’est pendant ces périodes que nous avons le plus besoin de nos proches et de nos familles. Je ne vais pas nier la peur, mais c’est un sentiment humain. Comme le stress, et c’est ce qui a permis de booster cette énergie positive et de la transformer en stress positif afin de donner le meilleur de nous-mêmes”, précise le médecin.

Plongée dans son travail, investie à 100% dans sa mission, Dr Benhayoun se rappelle de la formidable solidarité entre l’ensemble des soignants, le sens de l’abnégation et la force du groupe pour faire face à ce virus. “Au début on essayait de se rassurer soi-même. On se disait que c’était une grippe, un peu plus grave que celles que nous connaissons… Mais durant nos gardes et surveillances, nous avons côtoyé des patients asymptomatiques et d’autres dont l’état s’aggravait sans cesse, et qu’on retrouvait dans un état critique du jour au lendemain… Et c’est là où nous avons commencé à nous poser des questions sur cette pandémie qui n’était pas si banale qu’on le croyait, et on a commencé à travailler sur la sensibilisation des malades et de la population en général”, se rappelle avec émotion Dr Benhayoun.

Au bout de trois mois d’un engagement sans faille pour vaincre la pandémie, Yassamin Benhayoun insiste sur le travail d’équipe et sur l’implication de toutes les personnes qui travaillent au sein de l’établissement, à l’instar des femmes de ménage, des agents de sécurité, etc. “Cette pandémie nous rappelle que c’est l’effort commun et le travail en équipe qui peut vaincre tous les maux, et c’est ce qui a permis de dépasser cette crise”, assure-t-elle.

L’excellence de la prise en charge des patients témoigne aujourd’hui encore du professionnalisme et de l’implication de l’ensemble des personnels affectés à cette mission. “Voir les patients guéris est gratifiant. Les retrouver au moment du bilan en bonne santé m’a fait me sentir bien, heureuse du devoir accompli, et encore plus passionnée par mon métier. Peu de personnes ont eu à vivre ce que nous avons vécu, et nous nous en sommes sortis encore plus grandis, fiers et heureux.” Se considère-t-elle alors comme une héroïne du quotidien ? “Nous sommes tous des héros du quotidien. Mais sans mes collègues et cette force qui nous a soudée pour faire front commun, rien n’aurait pu être possible”, explique en toute modestie Dr Benhayoun.

“Une mobilisation sans faille” 

Fatima El Bouzidi, directrice des soins

Au cœur de l’organisation et de la gestion des services hospitaliers de l’hôpital Cheikh Khalifa, on retrouve Fatima El Bouzidi. Véritable cheville ouvrière de l’établissement, elle a veillé depuis le premier jour à mettre en place toutes les conditions pour une prise en charge parfaite des patients. “En tant que directrice des soins, je me suis trouvée confrontée à une double problématique : assurer une prise en charge la plus optimale possible pour le patient tout en assurant la sécurité du personnel”, précise-t-elle. Mme El Bouzidi endosse ce rôle avec rigueur et professionnalisme et établit une stratégie à même d’assurer le bon fonctionnement des services dédiés à la prise en charge des patients du Covid-19. “Nous avons eu la chance d’anticiper. Avant d’accueillir le premier patient, nous avions déjà formé les équipes médicales et paramédicales, mis en place les mesures d’hygiène barrières, établi des circuits bien précis”, explique Mme El Bouzidi. Pour ce faire, un comité multidisciplinaire (administration, corps médical, paramédical, communication, qualité, hygiène, médecins du travail, etc.) a été formé, et les décisions, prises de façon collégiale, étaient adaptées au fur et à mesure pour aplanir toutes les difficultés. “La première semaine bien évidemment a été difficile, car il fallait affronter sa propre peur et rassurer en même temps les patients”, précise-t-elle.

Fatima El Bouzidi se rappelle toujours de cette première semaine au cours de laquelle l’hôpital a accueilli son premier patient et aussi de l’implication des équipes mises en place. “Il y a eu un moment de panique, certains désistements de membres qui craignaient pour leur santé ou qui avaient dans leur entourage des malades avec des pathologies lourdes…, mais même cela, nous l’avions anticipé, et nous avons misé sur le volontariat et avons fait le choix d’écarter toute personne à risques”, tient à préciser Mme El Bouzidi. Des équipes médicales et paramédicales ont alors été formées pour assurer le suivi H24 des patients. “La prise en charge des malades était assurée à tous les niveaux, et les services qui leur avaient été dédiés (unité de soins, urgence, service de réanimation, etc.) étaient pourvus d’un personnel suffisamment fournis afin qu’aucun malade ne se sente seul ou délaissé… Et puis, nous avons été l’un des premiers hôpitaux à prendre en charge les malades en même temps que le public”, se félicite Mme El Bouzidi qui rappelle que l’hôpital Cheikh Khalifa avait été l’un des premiers établissements à assurer la prise en charge des malades en même temps que les hôpitaux publics. Bien plus, au plus fort de l’épidémie, il avait accueilli près de la moitié des malades sur le territoire national.

“J’ai bien fait mon boulot” 

Kamar Hilal, infirmière

Rassurer, tranquilliser le patient et lui insuffler une énergie positive… Kamar Hilal excelle dans cette approche. C’est elle qui accueille les patients pour les soumettre à l’interrogatoire médical avant de passer le relais au médecin pour compléter les examens, et les hospitaliser en cas de tests positifs. “De part la spécificité de notre métier, nous étions en contact direct avec des malades atteints du Covid-19, et même si nous craignons pour notre santé, je vous avoue qu’on ne pense pas à soi”, explique Kamar Hilal. Entre ses gardes, la jeune infirmière a trouvé refuge, comme un grand nombre de ses collègues dans un hôtel. “Le fait d’être confinée dans un hôtel, loin de notre famille m’a rassurée, car ainsi on pouvait éviter de les contaminer. Et pour notre part, nous connaissions tous les gestes barrières et disposions de tous les moyens de protection pour éviter l’infection. C’est vrai qu’il y avait une grosse charge de travail et un gros stress, mais toute l’équipe a assuré à la perfection la mission qui nous a été confiée… et le moment le plus gratifiant pour nous est celui où le patient est guéri et peut quitter l’hôpital”, se réjouit-elle. Kamar à l’instar de ses collègues estime qu’elle a juste fait son travail, et que sa présence auprès des patients et de leur famille est une partie inhérente à son métier. “Le sentiment qui me remplit de joie aujourd’hui encore est de me dire : j’ai bien fait mon boulot.”

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