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Najat M’jid : “La protection de l’enfance est un investissement pour le développement d’un pays” (Interview)


On estime à 1 milliard les enfants victimes de violences à travers le monde chaque année. La pandémie de la Covid-19 a fortement accru la situation, comme s’en alarme Najat M’jid, actuelle représentante spéciale des Nations Unies chargée de la question de la violence à l’égard des enfants. La fondatrice de l’association Bayti est sur tous les fronts, appelant à une meilleure protection des enfants. Entretien.

Le 1er juillet 2019, vous avez été nommée représentante spéciale des Nations Unies chargée de la question de la violence à l’égard des enfants. Quelle action avez-vous souhaité mettre en œuvre dès votre prise de fonction ?

Mon action s’inscrit tout d’abord dans une continuité avec ma prédécesseur, Marta Santos Pais, et ainsi dans le suivi des recommandations émises après la réalisation de l’étude mondiale sur la violence à l’égard des enfants. Elle s’appuie également sur le suivi de la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) à l’horizon 2030 qui sont au nombre de 17 assortis de 169 cibles dont plusieurs liées à la violence contre les enfants notamment la 16.2 à travers laquelle les pays s’engagent à “mettre un terme à la maltraitance, à l’exploitation, à la traite, et à toutes les formes de violence et de torture dont sont victimes les enfants.” Mon arrivée a été marquée par le Forum politique de haut niveau pour le développement durable : il a été un événement fort en matière de réaffirmation d’un engagement multilatéral. Mon rôle est d’assurer un fort plaidoyer et une forte mobilisation, rappelant l’urgence de mettre les enfants au cœur des politiques et du développement durable. Aussi, j’enchaîne les meetings, les conférences, les webinaires, les visites pays, les rapports incluant des réunions avec le système des Nations unies (New York, Paris, Genève), les organisations régionales (Europe, Afrique, Amériques et Caraïbes, Moyen-Orient et Afrique du Nord, Asie), ainsi qu’avec les ONG et les enfants eux-mêmes.

L’une de vos attributions est le suivi des recommandations émises par l’ONU sur cette question. Quelles avancées notables avez-vous notées ?

Globalement, beaucoup de pays ont adopté des politiques nationales, réformé leurs législations, et créé des mécanismes de coordination. Toutefois, en analysant plus en profondeur, on se rend compte que ces politiques ne sont pas dûment effectives en raison du manque de ressources humaines qualifiées, d’un budget dédié, d’un système d’information incluant des données désagrégées et fiables sur toutes les formes de violence, et d’une entité dument désignée qui aurait la responsabilité de coordonner tout en rendant des comptes. C’est le point défaillant d’un bon nombre de pays.

Quelle est votre principale difficulté en tant que première défenseure mondiale indépendante chargée de promouvoir la prévention et l’élimination de toutes les formes de violence visant les enfants ?

Ma difficulté est l’étendue de mon mandat qui traite toutes les formes de violence dans le monde entier. Il me faut aussi être très stratégique pour influencer les politiques des États. Je dois utiliser tous les canaux possibles et travailler sur tous les fronts avec tous les acteurs concernés afin que ma “force de frappe” soit la plus percutante possible, en jouant en même temps le rôle de pont entre les États, les institutions onusiennes, les organismes intergouvernementaux, les ONG, le secteur privé ainsi que les enfants  aux niveaux global, régional et national afin qu’ils puissent établir et mener des actions communes.

Le confinement engendré par la pandémie de Covid-19 a aggravé la situation des enfants victimes de violences. Avons-nous une idée de l’ampleur de cette dégradation ?

À l’heure actuelle, nous ne connaissons pas son ampleur globale. Ce que nous savons c’est que la pandémie a affecté les enfants non pas tant sur le plan de la santé comme on le pensait initialement, mais par les mesures prises pour prémunir la diffusion du virus, à savoir les confinements, les fermetures d’écoles, des services sociaux et des institutions. Lors du premier confinement, 1,8 milliards d’enfants vivaient dans 104 pays où les services de protection avaient été interrompus et un tiers des enfants en âge scolaire n’avait pas accès à l’enseignement en ligne par manque de matériels informatiques et de connexion Internet. Les impacts sur les enfants sont multiples. Le premier est la violence domestique à savoir les violences physiques, psychologiques et sexuelles à l’intérieur des foyers. À travers les données dévoilées par certains pays, on constate une augmentation du nombre de signalements oscillant entre 40% à 150%. Durant cette période, beaucoup trop d’enfants se sont retrouvés en difficulté n’ayant pas accès aux services dédiés (hotline, police, justice, services sociaux). Je tiens également à souligner le lien établi entre les violences envers les enfants et celles à l’encontre des femmes. Il y a également une recrudescence de la violence en ligne avec une explosion du nombre de prédateurs sur le net. Les enfants en situation de rue, les enfants se trouvant à l’extérieur ou en train de manifester contre les mesures prises par leur Etat ont été victimes d’arrestations manu militari, et les enfants réfugiés ou migrants n’ont pas eu accès, dans certains pays, à l’aide humanitaire et aux services de protection du fait des restrictions imposées. Autre impact :  celui sur la santé mentale avec une hausse de l’anxiété, du sentiment d’isolement, des dépressions, des tentatives de suicide et des suicides. Les enfants ont été impactés par les mesures prises par leurs États, par le manque d’informations cohérentes en raison de l’incertitude quant à l’avenir, ainsi que par l’angoisse des parents inquiets par la conjoncture économique. D’ici fin 2021, la Banque mondiale estime que la crise fera basculer jusqu’à 150 millions de personnes sous le seuil de l’extrême pauvreté, les plus affectés étant les femmes, les enfants, et les populations vulnérables… Les répercussions de la pandémie  auront également des conséquences sur le travail des enfants qui avait pourtant diminué jusqu’en 2020. On craint aussi une augmentation des mariages de mineures – dans les années à venir, plus de 13 millions de fillettes pourraient être mariées- , de l’exploitation sexuelle des enfants, de la traite des enfants et un risque d’enrôlement dans des groupes armés ou extrémistes…

Dès mars 2020, date à laquelle de nombreux pays ont fait le choix du confinement, vous avez appelé, avec d’autres experts de l’ONU, à renforcer les mesures de protection envers les enfants. Quel constat faites-vous aujourd’hui ?

D’une part, je pense que les pays ont tiré des leçons de la première vague de Covid-19. Ainsi, de moins en moins d’États ont fait le choix d’un deuxième ou énième confinement. D’autre part, plusieurs nations ont décidé de permettre l’accès aux écoles, de renforcer les hotlines et les services de protection en permettant aux éducateurs sociaux de faire des visites -avec bien sûr toute la protection nécessaire qui en découle-, en délivrant des appuis psycho-mentaux et en réalisant un important travail d’information avec notamment l’implication de ministres qui expliquaient, eux-mêmes, aux enfants la situation, sans oublier de mentionner la mise en place d’aides socio-économiques envers les familles en difficulté. L’ONU qui a célébré cette année son 75ème anniversaire, a également mené de nombreuses actions, appelant à renforcer le multilatéralisme à l’heure où chaque pays a tendance à se recroqueviller sur lui-même.

Dans cet appel, vous avez notamment plaidé pour une “forte collaboration entre l’industrie technologique et les forces de l’ordre (…) pour garantir la détection précoce des cas de cybercriminalité ”. Avez-vous été entendue ?

Depuis plusieurs années, on travaille sur ce sujet en étroite collaboration avec le secteur privé de la technologie, Interpol et d’autres initiatives multipartenaires à l’instar de Weprotect et du Partenariat Global pour mettre fin à la violence à l’égard des enfants.  En juin dernier, avec l’Union internationale des télécommunications, nous avons publié les orientations directrices sur la protection en ligne des enfants (COP) et édité un guide pratique traitant la façon d’instaurer un environnement en ligne sécurisé, favorisant ainsi l’autonomisation des enfants et des jeunes. Il se compose de quatre parties destinées aux enfants, aux parents et éducateurs, aux entreprises et aux décideurs. Pour ces derniers, ces orientations servent de base solide à la définition de stratégies nationales inclusives et multipartites, au moyen de consultations et de discussions ouvertes avec les enfants, afin d’élaborer des mesures mieux ciblées et des actions plus efficaces.

Plus récemment, vous avez participé au rapport intitulé “Global Status report on preventing violence against children 2020”.  Quelle en est la recommandation phare ?

Tout d’abord, ce rapport montre que trois enfants sur quatre, âgés de 2 à 4 ans, ont été victimes de châtiments corporels ou humiliants de la part de leurs parents ou tuteurs, et qu’un enfant sur quatre, de moins de 5 ans, a été victime de toutes les formes de violence. Ce rapport a également permis de démontrer que, malgré des approches et une législation renforçant la protection de l’enfance, l’engagement n’est suffisant que s’il est accompagné d’un budget dédié, de ressources qualifiées, d’une entité responsable de sa coordination, de systèmes d’information et de suivi et de mécanismes de reddition des comptes. Agir contre les violences faites aux enfants nécessite une politique gouvernementale intégrée comprenant un cadre légal interdisant toutes les formes de violence, l’accès pour tous les enfants sans discrimination a une justice adaptée aux enfants, à l’éducation dès la petite enfance, à la santé y compris la santé mentale, à des services de protection de qualité, ainsi qu’à une couverture sociale pour tous. La protection de l’enfance est un investissement pour le développement d’un pays. Ainsi, elle doit être intégrée dans les politiques publiques que ce soit au niveau national, territorial et local, combattant également la pauvreté, les discriminations, les disparités sociales, les inégalités en genre, l’impunité. Tout est lié.   

Vous avez consacré trois décennies de votre vie à la promotion et à la protection des droits de l’enfant notamment en tant que Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la question de la vente et de prostitution des mineurs (2008-2014), et à travers la fondation de l’Association Bayti, premier programme qui traite de la situation des enfants de la rue au Maroc. Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur la Politique publique intégrée de la protection de l’enfance au Maroc (PPIPEM) (2015-2025) ?

J’ai été impliquée dans son élaboration en 2013. La PPIPEM a tous les outils pour engager à bien une politique publique de protection de l’enfance. Mais selon les échos que j’ai aujourd’hui, sa mise en œuvre n’est pas totalement effective et c’est bien dommage. À l’heure de la Covid-19, les gouvernements du monde entier risquent de décider de coupes budgétaires. Le challenge pour le Maroc et tous les autres pays, est de ne pas voir le domaine de l’enfance comme une dépense. Le retour sur investissement est important à long terme. Construire un environnement protecteur, éducatif, inclusif, participatif pour les enfants est crucial pour le pays. Il faut aussi investir dans les ressources humaines et notamment les travailleurs sociaux qui sont un pilier incontournable non seulement de la protection sociale, qui est un chantier royal prioritaire, et je sais que le Maroc est actuellement en train de travailler sur une loi régissant cette profession.

De même, comment qualifiez-vous l’état du système de protection sociale envers les enfants en situation de rue au Maroc ?

À l’occasion de la rentrée parlementaire, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a appelé à placer la promotion du secteur social et l’amélioration des conditions de vie des citoyens au cœur de la dynamique de développement économique. C’est un discours royal fort. Au Maroc, les avancées se sont déjà traduites par plusieurs réponses apportées comme la mise en place du Régime d’Assistance Médicale (RAMED) ou encore la création de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain. Concernant les enfants en situation de rue, c’est encore la société civile qui est en première ligne sur ce travail avec des éducateurs qui jouent un rôle capital dans la construction du projet de vie de ces enfants. Je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas d’assistanat, ni de charité mais d’assurer à ces enfants l’accès à leurs droits, tels qu’il l’est stipulé dans la Convention des droits de l’enfant et dans la Constitution. Je rappelle que dans la politique publique intégrée de la protection de l’enfance, ces enfants sont inclus au même titre que tous les enfants vivant au Maroc. Je tiens à rappeler que la participation des enfants incluant également et surtout les enfants les plus vulnérables, est primordiale, dans tous les sujets et politiques qui les concernent, car ils font partie de la solution. Ce sont des acteurs de changement positif. Ils ont développé une expertise, une résilience, et une connaissance qu’aucun expert dans le monde ne possède. 

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