Interview

Najat Aatabou la voix de la liberté

Écrit par Fedwa Misk

Elle passe pour une impertinente, une provocatrice, une tête brûlée. Elle est tout cela, et plus…. dans le bon sens, cela s’entend. Plus épanouie que jamais, c’est une Najat Aatabou sereine et sûre d’elle qui s’est livrée à nous

FDM : Lorsqu’on voit l’artiste que vous êtes aujourd’hui, on est curieux d’en savoir plus sur la petite Najat ? 

Najat Aatabou : Oh, je n’étais pas une enfant facile. Lorsque je décidais de faire quelque chose, je le faisais, même en sachant qu’une raclée m’attendait au tournant. J’avais cinq frères et un père sévère, mais je refusais qu’on me domine. Déjà, les injustices faites aux femmes me sautaient aux yeux : l’homme était privilégié, y’a pas photo. Et je l’ai toujours exprimé haut et fort.  

Comment peut-on choisir de chanter dans un environnement aussi conservateur, pour ne pas dire liberticide ?

C’est que je ne l’ai pas choisi, à la base. Mon rêve à moi, c’était de devenir avocate, pour défendre la femme des abus de la société patriarcale. Je m’imagine encore plaidoyer contre l’inégalité et l’injustice faites aux femmes… Mais le destin en a voulu autrement. C’est une histoire qui a bouleversé ma vie.

Au cours d’un mariage, j’ai chanté en ignorant qu’on m’enregistrait. Tel un effet “buzz”, la cassette a fait le tour de la ville. Je suis devenue célèbre à mon insu. Quelques jours plus tard, ma mère est venue vers moi, livide, pour me dire de partir de la maison car mes frères parlaient de me tuer pour laver leur honneur. Elle m’a donné de l’argent et m’a conjuré de ne pas revenir. J’étais une jeune fille sans expérience. Je ne savais pas où aller. Je me suis dirigée spontanément vers le responsable de ce drame, le vendeur de cassettes qui m’avait enregistrée lors de ce mariage. J’étais en pleine détresse, en train de le blâmer, lorsque s’est arrêté, devant la boutique, un homme venu de Casablanca. Mes larmes coulaient encore lorsque je l’ai entendu demander après la jeune chanteuse qui avait fait un tabac lors d’un mariage. Évidemment, le vendeur m’a désignée rapidement pour se débarrasser de moi, en lui racontant ma cavale. L’homme s’est présenté comme étant le propriétaire de Hassania, la fameuse maison de production sonore, et m’a alors proposé de signer un contrat et de m’installer à Casablanca. Je n’avais d’autre choix que de le suivre, avec pour seule condition de préserver ma réputation et ma moralité. C’était le début de ma vie d’artiste. À partir de là, je crois que j’ai été très chanceuse, puisque j’ai rencontré des artistes qui me faisaient rêver à l’époque, tels que Mouley Abdelaziz Tahiri. Chanceuse aussi car finalement, j’ai pu défendre la femme autrement, dès mes tout premiers albums.

Quand avez-vous pu revenir chez vous ?

Trois ans plus tard. Quand j’ai pu prouver à mes parents qu’une carrière d’artiste ne rimait pas forcément avec alcool, cigarettes et débauche. Ils avaient fini par l’accepter. Il faut dire qu’ils en avaient bavé avec ma disparition et les ragots qui circulaient sur mon compte.

Aujourd’hui que les temps ont changé, quel regard de femme et de chanteuse engagée portez-vous sur les Marocaines ?

Les Marocaines sont devenues plus audacieuses aujourd’hui. Elles réclament davantage de droits, vont au bout de leurs revendications. Bien entendu, il y a toujours des femmes soumises, pour qui l’obéissance est la clé de la réussite conjugale. C’est une question d’éducation. Mais c’est en train de changer visiblement.

Cela dit, j’ai l’impression que certaines femmes ont mal compris l’émancipation et y voient un moyen de prendre le dessus sur l’homme, au lieu de considérer cela comme une protection de leurs droits élémentaires à même de maintenir l’équilibre dans leur couple. Il y a là un travail à accomplir. C’est pour cela que j’adresse souvent des messages aux couples dans mes chansons.

Il est vrai que la force de caractère et le militantisme féministe de Najat Aatabou n’altèrent en rien sa conception de l’amour et la famille…

Mais l’un n’empêche pas l’autre ! La femme a besoin de l’homme, comme lui a besoin d’elle. Ils sont complémentaires. Maintenant, il n’est écrit nulle part que la femme doit céder sa dignité ou ses droits pour être heureuse en ménage. Le respect et la sincérité s’établissent dès le premier jour. Si l’on s’amuse, par contre, à jouer la comédie pendant les fiançailles, il ne faut pas se lamenter par la suite.

L’homme marocain connaît-il l’amour ?

évidemment. J’observe beaucoup les hommes pendant mes spectacles. Il est facile de noter la tendresse qu’ils portent à leur partenaire. Peut-être que l’homme marocain l’exprime moins en raison des traditions conservatrices.

En parlant de conservatisme, que pensez-vous de “l’art propre” ?

Je trouve illogique de mettre des chaînes à l’art et à l’expression artistique. Je ne vais pas monter sur scène, par exemple, chanter sur une musique qui me prend aux tripes sans danser. Si je ne réagis pas à mes propres chansons, comment voudrais-je que le public s’enflamme et pourquoi chanterais-je dans ce cas ?
Pensez-vous que la danse et l’art, en général, peuvent faire évoluer les mentalités ?
Bien entendu. Je pense que cela joue un rôle extraordinaire dans la désexualisation du corps. La parabole et les chaînes satellitaires ont déjà largement contribué à décomplexer les téléspectateurs du corps.

Que nous prépare Najat Aatabou actuellement ?

Une chanson sur le harcèlement sexuel, écrite par Mouley Abdelaziz Tahiri. Ce phénomène est devenu omniprésent dans les rues marocaines. On ne voit plus en la femme qu’un sexe ambulant. C’est un sujet qui nécessite beaucoup d’audace et il n’y a que moi pour le chanter. J’estime que j’ai le devoir de le faire, afin de porter le sujet sur la scène artistique… Pourvu que cela calme les débordements de certains.

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