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Mounia Layadi : « le secteur du cinéma agonise en silence » (Interview)

Écrit par Khadija Alaoui

Mounia Layadi, distributrice et exploitante d’une salle de cinéma à Marrakech revient dans cet entretien sur la situation vécue par le secteur depuis fermeture des salles de cinéma en mars dernier, et propose une panoplie de mesures pour l’accompagnement et la relance de l’activité.

Comment se porte le secteur du cinéma suite à la fermeture des salles de cinéma ?

Bien avant la pandémie et depuis plusieurs années déjà, les salles de cinéma au Maroc étaient en grandes difficultés. Très rares sont celles qui étaient à l’équilibre financier et la plupart devait se démener dans tous les sens pour honorer leurs dettes.
La fermeture pendant le confinement était un coup très dur, d’autant plus que le film marocain sorti en février “30 millions’’ avait donné beaucoup d’espoir aux exploitants et la saison s’annonçait belle. C’est la première fois de tous les temps que les salles de cinéma fermaient et nous pensions que le confinement serait de courte durée. Tous les commerces ont été autorisés à rouvrir, y compris les restaurants, cafés et bar, et même les hammams et les mosquées.

Nous avons écrit des dizaines de lettres à notre ministère de tutelle autant individuellement que collectivement à travers la chambre des exploitants, mais il est resté complètement sourd à nos demandes. Nous ne comprenons absolument pas ce silence coupable.

Le secteur agonise silencieusement, dans un dédain total de tous les responsables qui détournent le regard et se bouchent les oreilles. Oui, je suis en colère contre cette administration qui doit assumer sa responsabilité et répondre de ses actes et notamment celui de non assistance à secteur en danger.

La culture est essentielle pour l’être humain, encore plus dans ces moments difficiles. Elle nourrit notre esprit et forge notre identité. Comment peut-on la sacrifier aussi facilement et sans aucun égard pour les acteurs qui la font vivre ?

Les mesures prises pour l’accompagnement du secteur durant la crise sanitaire sont-elles suffisantes ?

En mars 2020, le fonds Covid créé par Sa majesté a permis d’indemniser à hauteur de 2000 DH les employés des salles de cinéma déclarés à la CNSS quelque soit leur salaire. Le CCM, a alors promis une aide financière aux salles équivalente à un mois de chiffre d’affaires et la prise en charge des charges fixes pendant 4 mois. Les employés des salles comme tous les autres ont été indemnisés jusqu’au mois de juin mais l’aide promise par le CCM n’est toujours pas arrivée à ce jour !

De juillet à aujourd’hui, alors que tous les commerces ont été autorisés à rouvrir, les salles sont restées closes et aucune indemnisation n’a été offerte à nos employés, malgré nos demandes incessantes de reconduire l’indemnité chômage du fonds Covid à l’instar des employés du secteur du tourisme alors même que les établissements hôteliers ont été autorisés à rouvrir.

Comme ils ne sont plus rémunérés, nos employés ont automatiquement perdu leur droit aux allocations familiales et à la couverture médicale. Ceci a créé de véritables drames humains. Pourtant leur nombre n’est pas très important, 150 à 200 tout au plus. Le ministère a bien les moyens de supporter une telle aide. L’État a décidé de cette fermeture, il est tout à fait logique qu’il assume sa responsabilité.

Que faire à votre avis pour la relance de ce secteur ?

Le secteur est dans un état de mort cérébrale. Continuer ainsi c’est l’achever. Il a besoin d’urgence d’une assistance à tous les niveaux pendant cette fermeture pour sauver le maximum de salles, il faudrait :
Indemniser tous les employés des salles de cinéma à hauteur de leur salaire.
Prendre en charge les coûts fixes des salles jusqu’à la reprise de l’activité.
Et surtout permettre aux salles de rouvrir rapidement, bien évidemment en respectant les mesures de sécurité sanitaire.
Ensuite viendront les mesures d’aide pour relancer le secteur :
Pour l’exploitation et la distribution il faudrait mettre en place toute une batterie de mesures qui permettront à cette activité de redémarrer.
La première serait de revoir la dichotomie qui existe sur la TVA applicable à l’exploitation et la distribution. Les deux sont intimement liées alors que le ministère des finances a finalement bien voulu réduire la TVA sur l’exploitation de 20% à 10%, il la maintient à 20% sur la distribution. C’est une aberration à mon sens.

Ensuite il faut encourager l’investissement et la création de salles de cinéma.
Longtemps on a espéré que des groupes étrangers s’implantent au Maroc mais force est de constater que seul le Megarama a franchi le pas. Il faut dire que le secteur n’est pas très attractif. Il serait temps que l’État encourage des initiatives de partenariats public-privé pour créer un réseau de salles suffisamment grand pour couvrir tout le territoire, et ainsi permettre aux films marocains de devenir plus rentables et relancer de ce fait tout le secteur du cinéma car l’exploitation, la distribution et la production sont intimement liées.
Le Maroc produit un nombre honorable de films mais cette production est complètement handicapée par le manque de salles ; le film marocain étant très peu exportable, il ne peut trouver son public que dans les salles locales.

Comment envisagez-vous l’avenir de votre activité ?

L’activité est très sérieusement menacée aujourd’hui et le secteur est extrêmement fragile. Dernièrement j’ai appris que le Lynx de Casablanca, appartenant au groupe Benjelloun a définitivement fermé, je crains que de nombreuses salles, appartenant à de simples exploitants, déjà en difficultés financières, ne suivent malheureusement cet exemple.
Je crains qu’on soit obligé de compter nos morts à la fin. Les multiplexes représentent plus de 70% de l’activité, s’ils venaient à fermer aucune distribution ne serait possible et tout le secteur s’effondrerait comme un château de cartes : plus de salles, plus de distribution, à quoi servirait la production ?

Et pourquoi alors organiser des festivals et je dirais même à quoi serviraient les écoles de cinéma ? Une prise de conscience est nécessaire et une véritable volonté politique est vitale pour faire revivre ce secteur. Le secteur cinématographique mérite plus de considération de la part de nos dirigeants et devrait occuper une place de premier rang dans les politiques publiques de notre pays.
Il est de notre devoir de faire aimer le cinéma à nos jeunes, de leur faire découvrir d’autres cultures et d’encourager leur créativité.
Je rêve d’un Maroc avec des salles de cinéma et des théâtres dans chaque quartier, où l’on serait fier de montrer notre production nationale et le cinéma du monde dans toute sa diversité.

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