A la une Interview

Mohammed El Mahdi Krabch Pour une interprétation dynamique de l’Islam


Imam et juriste dans le sud-est de la France, Mohammed El Mahdi Krabch milite pour un islam tourné vers le futur qui compose avec la culture européenne tout en respectant la diversité et les valeurs universelles et humanistes. Présent lors de la rencontre organisée en novembre dernier par le Conseil européen des Oulémas à Bruxelles, il revient sur les principaux défis auxquels doivent faire face les imams d’Europe et la place de la femme en Islam.

Selon vous, que doivent faire les imams pour s’adapter au contexte européen ? 

En tant qu’imams en Europe, nous avons une responsabilité morale à l’égard de la communauté musulmane en général et de la communauté maghrébine en particulier, mais également envers la communauté européenne qui est plurielle. Il faut donc entretenir des relations avec tous les européens au-delà de leurs croyances et au-delà de leur position philosophique ou intellectuelle.

Pour cela, il est primordial d’apprendre la langue du pays pour pouvoir transmettre le message coranique. L’imam doit prendre en considération la tradition, la culture et le contexte européen quand il prêche, s’il veut que son message soit entendu.

Notre objectif est de construire un islam ouvert, modéré, qui compose avec la mentalité et la culture européenne et qui respecte la diversité et les valeurs universelles et humanistes, comme la fraternité, l’égalité et la liberté. Nous voulons que le musulman en Europe puisse pratiquer sa religion paisiblement et sereinement et qu’il compose avec son milieu social et culturel. D’où la nécessité pour les imams de faire des efforts. Imam Abû Is-hâq Ash Shâtibî, dans son livre “Al Muwâfaqât”, traitant des fondements de la jurisprudence islamique et de divers sujets selon le madhhab (rite) malikite, rappelle que la vie religieuse change en fonction du temps, de l’ère, du territoire, des traditions et des mœurs. Il y a donc un travail  à mener pour faire l’ijtihad. C’est une tâche très difficile qui demande beaucoup de persévérance, mais c’est très important pour les générations futures de confession musulmane.

Pourquoi les imams ont du mal à communiquer avec les jeunes générations vivant en Europe ? 

L’écart entre générations est, dans un sens, normal et n’est pas uniquement lié à la religion. Mais il est vrai que l’imam se doit de comprendre les aspirations des jeunes. Ces derniers, aujourd’hui, sont très présents sur les réseaux sociaux. Les imams qui appartiennent à la génération précédente ne peuvent pas utiliser ces outils. Or, quand on prêche à la mosquée, le public est restreint, alors que quand on passe le message sur les réseaux sociaux, on peut atteindre un public beaucoup plus large. Dans l’islam, il est dit que les moyens qui sont efficaces pour la transmission du message doivent être utilisés. Hier, on utilisait la mosquée comme tribune, aujourd’hui on peut utiliser internet.  Aussi, l’imam se doit d’être en phase avec son époque, avec la technologie et les générations futures qui ont des aspirations différentes de celle des générations précédentes. Il doit évoluer et s’adapter. Nous avons une religion qui s’adapte, pourquoi pas lui. L’islam n’est pas un bloc monolithique figé qui ne bouge pas, au contraire il est valable pour tous les temps et tous les territoires. Cela veut dire qu’il doit être en mouvement continu. Il faut donc avoir une interprétation dynamique qui compose avec nos besoins actuels. Il n’y a aucune contradiction entre la religion musulmane et la modernité.

Quelle est la place des femmes morchidates dans les mosquées ? Leur parole est-elle entendue ? 

Malheureusement, il y a une discrimination et je considère qu’au niveau de notre pratique, il faut que l’on fasse un travail sérieux pour assurer la parité et l’égalité des sexes. La culture patriarcale rend également la relation entre les hommes et les femmes compliquée. Et cela n’a rien à voir avec la religion, mais avec les traditions et un héritage culturel. 

Historiquement, la femme a toujours eu sa place dans l’islam.  Quand on se penche sur la vie du prophète, on trouve que sa femme Aïcha a contribué à la moitié de la religion. Dans ses hadiths, le prophète nous exhorte à aller chercher le savoir chez Aïcha. Il y avait également Chaymaa, la sœur de lait du prophète, qui était négociatrice et femme de médiation. Nous avons l’exemple de Hafsa, la fille de Omar, qui était secrétaire et qui a gardé le seul exemplaire du Coran…

La régression et la décadence que l’on constate actuellement dans le monde arabo-musulman sont dues à l’inégalité qui existe entre les hommes et les femmes. De nombreux livres datant du 19e siècle dénonçaient déjà ces inégalités et appelaient les musulmans à rectifier le tir. Chekib Arsalan, druze libanais, fervent représentant du panarabisme et du panislamisme, dans son livre datant des années 30, “Pourquoi les Musulmans ont-ils pris du retard et pourquoi les autres ont-ils pris de l’avance ?” plaide pour l’adoption des sciences occidentales et explique qu’en ne donnant pas la place qu’elle mérite à la femme et en ne lui permettant pas d’étudier et d’être prospère au même titre que les hommes, cela portera atteinte à la prospérité de la communauté musulmane dans son ensemble. D’autres ont également écrit sur la question tels que Rafî Al Tahtâwîi dans son livre “L’Émancipation de la femme musulmane”, ou encore, le grand Imam Tunisien, Sheikh Muhammad At-Tâhir Ibn Âshûr pour qui, la femme est la clé de voûte de la famille et le noyau du progrès social. Selon lui, la femme doit être traitée en tant qu’être humain à part entière, partageant la responsabilité de l’établissement d’une société saine et ayant droit elle aussi à l’éducation, à la formation des générations futures et à la participation aux activités publiques.

L’inégalité n’est certes pas seulement due à la religion, mais le fait est qu’il y a plusieurs  textes discriminatoires envers la femme…

Fort heureusement au Maroc, le code de la Famille a permis de réaliser un certain progrès en ce qui concerne les droits des femmes. Mais ce n’est pas suffisant et nous pouvons faire mieux. Je pense que parfois il faut savoir forcer les choses, même si l’on doit faire face à des résistances. Et les institutions religieuses doivent avoir le courage d’aller vers l’égalité totale et non partielle. Cela ne peut pas continuer comme cela. À travers le constat que je fais sur le terrain, on va tout droit au mur. Il faut donc que l’on bouscule les choses pour que l’on puisse vivre comme l’Occident. Car nous avons le droit, nous aussi, à une prospérité économique, sociale et culturelle. Nous avons le droit de construire des sociétés paisibles.

Regardons ce qui se passe dans le monde arabo-musulman, c’est catastrophique et cela est dû à l’héritage et aux traditions qui sont aujourd’hui dépassés. Il faut donc se mettre en phase avec notre époque et construire un islam tourné vers le futur et l’avenir et qui refuse d’être rétrograde.

Une femme imam, qu’en pensez vous ? 

Il y a eu des expériences en Allemagne, au Danemark et aux États-Unis et elles ont été décriées par certains. En fait, plusieurs questions se posent : Est-ce que la femme peut enseigner la religion ? La réponse est oui. Ensuite, est-ce que la femme peut présider la prière ? C’est là où le bât blesse et ce sont les institutions officielles religieuses qui doivent répondre à cette question. Théologiquement parlant, on dit que la femme ne peut pas diriger la prière parce qu’elle peut avoir des menstrues et que pendant cette période elle est impure. On cite également la grossesse qui peut pousser la femme à avoir des difficultés pour diriger la prière. Et sociologiquement parlant, on revient encore une fois à la culture patriarcale. Cependant, ce sont des questions légitimes qui doivent nous interpeller, surtout lorsqu’elles émanent des femmes musulmanes, et auxquelles il faut trouver des réponses convaincantes. 

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