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Loubna Bensalah de « I walk with her » : L’espace public est hostile aux femmes


Après la Côte Atlantique au Maroc en 2016, et la Tunisie en 2017, vous avez sillonné une partie du Souss. Votre regard a-t-il changé sur cette région ?

Même si j’avais une image plutôt positive, ma vision a effectivement changé sur certains points. Par exemple, j’ai toujours pensé que les hommes de cette région étaient un peu timides avec les femmes. Ils ne les regardent pas dans les yeux quand ils s’adressent à elles. On pourrait penser que c’est un manque de respect, alors que c’est le contraire. Ils m’ont expliqué que c’est leur façon de les respecter. C’est intéressant car cela m’a emmené à réfléchir autrement sur une conception qui m’a été inculquée d’une manière bien précise.

Quel accueil avez-vous reçu ?

Les habitants ont été très chaleureux et d’une gentillesse remarquable. Ce qui est rigolo, c’est que nous, les citadines, nous avons des idées préconçues, mais eux aussi. A chaque fois que nous quittions un foyer pour aller dans un village voisin, la famille nous donnait le même conseil : « Faîtes attention, là-bas les habitants ne sont pas comme nous. Ils sont dangereux ! » La famille nous racontait alors telle ou telle rumeur pour appuyer leurs propos. Une fois arrivées, nous avons, bien entendu, reçu un accueil incroyable et la même série de recommandations avant de repartir. Le plus perturbant, c’est que personne ne s’est méfié de nous, les inconnues. Cet épisode m’a aussi amené à réfléchir plus profondément sur la question de l’hospitalité, dans le sens où j’ai inversé la situation. Je me suis posée la question : aurais-je pu accueillir des inconnus comme ils l’ont fait avec nous ? Les gens se disant ouverts sont-ils aussi « open minded » qui l’affirment ? Ou peut-être ont-il véritablement compris la notion d’ouverture d’esprit et d’acceptation de l’autre et des différences ?

Vous avez rencontré maintes et maintes femmes amazighes. Quelle est leur principale crainte ?

L’espace public qu’elles qualifient d’hostile. Un avis partagé par les femmes que j’avais déjà rencontrées sur la Côte Atlantique et en Tunisie. Toutes sont unanimes : il n’est pas fait pour les femmes à cause des regards, du harcèlement ainsi que du manque de liberté car elles ne peuvent ni sortir à n’importe quelle heure ni s’habiller comme elles le souhaitent. Vous savez, 1 cm en moins sur une tenue et une polémique peut surgir. Pour ne rien arranger, elles entendent également parler d’histoires de viols ici et là, lues sur le net. C’est pour cette raison que j’ai décidé en 2018 de monter le projet Kayna. C’est une marche d’une quinzaine de femmes réunies pour reconquérir l’espace public au Maroc. Jusqu’à présent, nous sommes allées à Safi, à Moqrisset et à Rabat. Concrètement, après avoir parcouru 15 km, nous nous installons sur un terrain pour faire une initiation au yoga, ce qui nous permet de nous réconcilier avec nos corps, puis nous échangeons autour de nos différentes expériences dans l’espace public. En septembre, nous avons en ligne de mire Essaouira pour une prochaine édition Kayna.

Pourquoi partir reconquérir l’espace public à Essaouira qui a l’image d’une ville plutôt « ouverte » ?

Elle l’est pour les touristes, mais beaucoup moins pour les Marocaines. Car il faut faire la différence entre la médina / lieux touristiques et le reste de la ville.

Quelle est la particularité des femmes que vous avez côtoyées dans la région du Souss ?

Ces femmes sont beaucoup moins visibles dans les rues et moins loquaces que celles rencontrées sur la Côte Atlantique. Pour discuter avec une habitante, nous devions en général réussir à entrer chez elle. Leur vie est très difficile. Elles travaillent énormément et elles n’imaginent à aucun moment que leur quotidien pourrait changer. Elles me disent que c’est comme cela et pas autrement.

Elles semblent résignées mais n’ont-elle pas envie que leurs filles aient une autre vie que la leur ?

Oui, bien sûr, il y a des cas de femmes qui veulent que leurs filles réussissent mais celles-ci arrêtent souvent l’école en raison de l’hostilité de l’espace public ou de leur mariage à venir. Il ne faut cependant pas oublier que dans les mentalités, une femme trop libre n’est pas bien vue, il faut qu’elle soit libre mais dans un cadre défini. Pour elles, la finalité reste le mariage. 

Quels sont vos prochains projets ?

Outre Kayna, je vais soit travailler avec Sonia Amori sur la BD qui illustrera nos rencontres, soit sur un petit carnet de voyage regroupant toutes les photos prises lors de la marche. Je vais également me pencher sur ma prochaine initiative qui devrait certainement se dérouler en Tunisie.

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