A la une Interview

L’enjeu décisif du digitalwoman


Les manettes du numérique ne doivent pas rester aux mains des hommes. L’enjeu est trop important, notamment dans la région MENA. À la clef, égalité, autonomie, empowerment et leadership féminin pour lutter contre le patriarcat. Sana Afouaiz, fondatrice de Womenpreneur Initiative, l’a bien compris et lance le Womenpreneur Tour au Maroc, en Tunisie et en Jordanie. Interview.

Pourquoi avez-vous décidé de cibler les femmes dans le secteur du digital dans trois pays en particulier ?

Le secteur digital étant l’avenir, il est capital d’y renforcer la place de la femme, et ce, d’ici les dix prochaines années. Pour une raison simple : les métiers qui vont disparaître sont exercés généralement par les femmes. Ce sont les principales concernées ! Grâce à la technologie, d’autres professions vont voir le jour mais pour “décrocher ces fameux jobs”, il y aura des prérequis indispensables, que ce soit en termes de compétences ou de connaissances spécifiques dans le domaine. Je suis également certaine que le secteur peut générer de nouvelles opportunités aux femmes, mais encore faut-il les inclure dans cette révolution digitale. Womenpreneur et SANAD’s Entrepreneurship Academy ont  pris les devants en lançant l’initiative Womenpreneur Tour et Womenpreneur Experience (voir encadré). Notre objectif est de donner de la visibilité aux femmes leaders dans la Tech afin de créer une plateforme de #WomenInDigital pour inspirer les jeunes filles tout en invitant les décideurs, les gouvernants, les secteurs privé et public à travailler ensemble dans le but de promouvoir la place de la femme dans ce secteur, et ainsi, dans l’économie.

Que peuvent apporter les femmes dans ce domaine ?

Grâce à leur talent, les femmes ont une capacité d’innovation et de créativité incroyable, de quoi booster le progrès économique et social du Maroc. L’autre point fort : leur intelligence émotionnelle. À la différence des hommes, les femmes ne vont pas être dirigées par le pouvoir ou le profit individuel mais elles vont travailler en faveur du développement et du bien commun. Leur ouvrir l’espace du numérique est donc une opportunité pour la société entière.

Quel est le niveau de représentativité des femmes dans le milieu au Maroc ?

Il n’existe pas de statistique officielle sur la présence des femmes dans le secteur technologique au Maroc. Toutefois, à vue d’œil, on peut dire qu’elles y sont exclues. De façon générale, les femmes marocaines entrepreneuses représentent 10 à 12 % dans le secteur entrepreneurial dominé largement par les hommes. C’est un taux qui reste encore aujourd’hui trop faible. “Les entrepreneuses de survie”, comme on les surnomme, sont également nombreuses. On les trouve dans le secteur informel, notamment dans le milieu rural. Il est important de se questionner également sur leur rôle à jouer dans le futur.

Mais comment miser sur l’entrepreneuriat féminin digital alors que le monde rural n’est pas connecté à 100% ?

C’est un enjeu capital qui ne pourra se faire qu’avec l’aide de plusieurs acteurs publics et privés qui ont un rôle important à jouer pour porter cette égalité digitale au monde rural. Ainsi, les femmes rurales doivent avoir des espaces Internet ainsi que des formations pour développer leurs compétences 2.0.

Au Maroc, quelques femmes se sont s’imposées dans le milieu, à l’instar des Digital Ladies mises en avant lors du Womenpreneur Tour. Comment ont-elles réussi ?

Elles se sont imposées grâce à leur détermination, leurs idées ingénieuses et leur intérêt pour la technologie alors que la législation ne les aide pas à faire émerger leur entreprise. Car, à la différence des États-Unis, créer sa société de Tech n’est pas du tout simple dans la région MENA. C’est un véritable défi ! Peu y sont arrivées et malheureusement, la quasi-totalité a fait ses études à l’étranger. Nous avons voulu leur donner la parole via le Womenpreneur Tour. Parmi ces businesswomen au Maroc, nous avons Zineb Drissi Kaitouni, cofondatrice de DabaDoc, un site web qui digitalise la santé. C’est une plateforme de géolocalisation de médecins et de prises de rendez-vous avec consultation de leur profil. C’est le premier site du genre sur le continent africain qui a, depuis son lancement en 2014, révolutionné l’accès aux soins au Maroc. On rencontrera entre autres Hanae Bezad, directrice de la startup Le Wagon Casablanca qui apprend notamment à coder, Imane Berchane, fondatrice et manager de Robots & More dont l’objectif est d’améliorer la qualité de l’éducation au Maroc en intégrant les nouvelles technologies dans le cursus scolaire, ou encore Niama El Bassunie, fondatrice et CEO of WaystoCap qui est une marketplace facilitatrice de business entre les exportateurs marocains et les importateurs en Afrique.

En quoi la place de la femme dans le digital est un enjeu crucial pour l’égalité ?

La transformation digitale est une véritable opportunité pour les femmes que ce soit au niveau économique, politique ou social. Avec la création de nouveaux métiers et outils technologiques innovants favorisant la mobilité ou encore le travail à distance, le numérique offre enfin des avantages considérables pour les femmes notamment dans notre région qui reste encore conservatrice, les empêchant ainsi de participer comme il se doit à la vie de tous les jours. À mon avis, le numérique peut être un formidable outil d’émancipation, d’innovation et de sensibilisation. C’est même un vecteur essentiel dans la construction de l’égalité dans le sens où les femmes vont pouvoir obtenir leur indépendance financière, engendrant ainsi leur émancipation face aux tabous de la société. Il ne faut pas oublier que les premières codeuses, développeuses et chercheuses au monde dans le numérique sont des femmes! Elles s’appelaient Ada Lovelace, Grace Hopper ou encore Karen Spärck Jons. Ainsi, nous ne devons pas penser que le secteur du numérique est un domaine qui freine les possibilités des femmes.

Votre projet ne s’arrête pas là car des experts sont en train de plancher sur des recommandations. Pouvez-vous nous en dévoiler quelques-unes ?

Tout d’abord, il faut préciser que nous travaillons sur des recommandations pratiques destinées à différents acteurs, à savoir les gouvernements, le secteur public et privé, les incubateurs et les organisations de femmes. Le but est de promouvoir et de renforcer la place de la femme dans la Tech et son écosystème. Ces recommandations émanent d’une équipe composée de Womenpreneur, notre partenaire SANAD’s, et de quatre experts dont un spécialiste aux Nations Unis, un avocat international, une entrepreneuse digitale basée au Liban et une ancienne membre de l’institut canadien Gender & Economy. Basées sur une étude en cours et une analyse des politiques précédentes, elles se focalisent sur trois axes : la législation, l’investissement et la sensibilisation. Ainsi, je peux déjà vous révéler que nous allons appeler à développer une législation claire permettant aux femmes de créer, sans embûche, leurs entreprises Tech. Car aujourd’hui, il n’est pas possible de monter une société dans ce domaine sans devoir arrêter à tout moment son business pour une raison inconnue… Nous allons également recommander des investissements spécifiques dédiés aux talents féminins dans le numérique et sensibiliser le grand public sur l’importance de la participation économique et sociale de la femme dans la société, tout en appelant à développer leurs compétences digitales et à garantir un accès à la Tech et à des espaces dédiés. Espaces que nous allons notamment aider à faire émerger grâce aux soutiens apportés par nos partenaires aux organisations locales. 

le Womenpreneur Tour, c’est quoi ?

C’est l’événement qui promeut le digital féminin. Concrètement, la team Womenpreneur & SANAD’s partira, de novembre à décembre, à la rencontre de femmes inspirantes leaders dans le domaine de la Tech et de l’innovation au Maroc, en Tunisie et en Jordanie.

L’idée ? Produire des recommandations et un documentaire vidéo donnant (enfin) de la visibilité à ces SuperWomen qui sera diffusé ensuite sur une nouvelle plateforme destiné à sensibiliser le grand public, les gouvernants et les acteurs de l’écosystème sur la place des femmes dans ce domaine. Le Womenpreneur Tour sera accolé au Womenpreneur Expérience, un événement novateur dans la région. La preuve ? Des sessions de speed-dating avec des robots, de la réalité augmentée, des formations pour apprendre à développer des applications en 30 min, des Tedx talks, seront au programme ainsi que des panels de discussions avec des acteurs du secteur public et privé, des investisseurs, et des incubateurs, le tout centré, bien évidemment sur les femmes.

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