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Ghalia Sebti, aux petits soins pour le zellige (Interview)

Écrit par Khadija Alaoui

Innover tout en respectant les techniques ancestrales. C’est le credo d’Aït Manos, une entreprise qui a fait connaître le zellige à l’international, et qui œuvre inlassablement pour sublimer ce patrimoine marocain. Derrière cette success story, un couple et une passion. Ghalia Sebti Bennani, co-fondatrice et DG d’Aït Manos revient sur cette belle histoire.

Travailler et revisiter le zellige a-t-il toujours été pour vous une évidence ?

Créer notre atelier de céramique a été une évidence immédiatement ! Le zellige s’est imposé rapidement mais ce n’était pas vraiment prémédité… Mon mari, Tawfik Bennani, était déjà amoureux des arts décoratifs marocains. Il était passionné de poterie, et moi je venais de terminer un master en technique d’exportation. Les deux premières années, nous avons testé beaucoup de choses, mélangé les méthodes ancestrales avec des pâtes de faïences…
Fin 1997, nous avons réalisé que le zellige, ce métier d’art séculaire admiré dans le monde entier, à la valeur esthétique inouïe, n’était pourtant pas exportable car il fallait nécessairement que des maâllems viennent installer les mosaïques sur les chantiers. Tawfik a eu l’idée de travailler un zellige préassemblé, léger, fin et facile à poser.
Nous avons été les premiers à proposer du zellige préassemblé, prêt à poser et emboitable dès 1997 et notre premier client a été Peter Marino aux USA. Ça a été une véritable révolution et ça a constitué notre signature. Grâce à des processus uniques, les Ateliers Aït Manos marient maîtrise parfaite d’un savoir-faire séculaire né au Maroc au Xème siècle et innovations techniques. Nous revisitons l’esthétique traditionnelle en y apportant un souffle nouveau, offrant le Zellige comme véritable art décoratif à l’international.

En plus de 25 ans dans ce domaine, quels ont été vos plus beaux challenges et réalisations ?

En 25 ans, nous avons réalisé de belles signatures partout dans le Monde. Les projets qui nous tiennent à cœur ne sont pas uniquement les plus prestigieux mais vraiment ceux qui naissent de plusieurs esprits inspirés par l’envie d’explorer ensemble de nouvelles voies créatives.
Parmi les plus belles réalisations,  je citerais une résidence privée avec une magnifique piscine en bejmats verts foncés avec Peter Marino Architects à Palm beach en 1998 ! Nous avons fourni aussi des panneaux de zellige préassemblés en un temps record pour le Casino MGM de Macau qui a été un projet d’une ambition folle et qui nous a permis d’expérimenter de nouvelles exigences techniques.
Le jardin-piscine du Royal Mansour de Marrakech a été un travail très créatif : Aït Manos a mis au point une teinte exclusive, création de mon mari Tawfik Bennani. Une couleur comme nulle part ailleurs, qui donne une couleur “fond de ruisseau” à l’eau loin des turquoises classiques qu’on voit habituellement..
Je peux encore citer les carreaux de zelliges gris chiné pour le Musée Yves Saint-Laurent de Marrakech en collaboration avec studio KO ou encore le rose poudré créé pour le très glamour Willmott’s Ghost, un restaurant situé dans The Spheres, prouesse architecturale d’Amazone à Seattle aux USA.

Votre entreprise a reçu de nombreuses distinctions et prix. Quelle a été la distinction dont vous êtes particulièrement fière ?

Le premier prix que nous avons obtenu en mai 1998, le prix Tiffany, sur le salon coverings aux États-Unis a été un épisode marquant de notre histoire car il nous a projetés dans la cour des grands du luxe des revêtements en l’espace d’une semaine ! Et cela nous a immédiatement ouvert les portes des marchés européens…

Selon vous, que peut apporter l’innovation au domaine du zellige ? Que pourriez-vous nous dire sur vos dernières créations ?

La création et l’innovation nous portent chaque jour. La philosophie d’Aït Manos est d’innover tout en respectant les techniques ancestrales : tout est entièrement fait à la main. On taille à la main, on émaille à la main, nous respectons la tradition du zellige originel, c’est important de le souligner car malheureusement aujourd’hui le succès du zellige aboutit parfois à le dénaturer… Nous avons d’ailleurs obtenu, suite à un audit très poussé, le Label National de l’Artisanat du Maroc développé par le Ministère de l’Artisanat et de l’Économie Sociale et Solidaire, dans la filière Zellige. Ce label est une marque de garantie officielle, attestant qu’il s’agit d’un zellige entièrement réalisé à la main selon les méthodes authentiques. Nous saluons là l’amorce de la notion des appellations d’origines si importantes dans la défense de notre culture et de nos traditions. Mais il faut aller plus loin, et empêcher que des marques italiennes, espagnoles ou autres de carrelages industriel (souvent fabriqués industriellement en masse en Asie) puissent mettre sur le marché des collections imitant notre patrimoine, les appelant “Zelliges” sans se faire inquiéter !
Pour revenir à l’innovation, nous avons aujourd’hui dans nos ateliers des stations de travail qui nous permettent d’aller très loin en sophistication. Nous continuons à innover dans les matériaux, dans la couleur, dans le mobilier…
Dernièrement nous avons dévoilé deux nouveaux précieux émaux en 3ème cuisson, l’or 18 carats et le platine. C’est une innovation esthétique et technique pour des zelliges ornés d’or et de platine, obtenus grâce à des processus précis de cuisson.
Les métiers d’art demandent de l’application, le respect de multiples étapes de fabrication. Le zellige doit sécher à l’air libre, nous prenons le temps qu’il faut car en définitive, le vrai luxe aujourd’hui, c’est prendre son temps, non ?

Peut-on renouveler le zellige sans risquer de le dénaturer ?

Notre travail démontre qu’il est possible de fabriquer, sublimer, décliner et moderniser le zellige traditionnel fassi sans jamais travestir son processus de fabrication ancestral. Tant que tout est réalisé dans le respect de l’artisan, de ses gestes, on peut enrichir un métier d’art en conservant son authenticité.

Lorsque nous avons réalisé le PIKZEL, Myriam Mourabit et Tawfik ont véritablement analysé l’essence graphique et mathématique du zellige et ont joué avec ! Le résultat est époustouflant et a même été exposé à l’Institut du Monde Arabe à Paris.

Nous cherchons maintenant à explorer de  nouvelles pistes créatives dans nos origines plus africaines, et à ce titre nous souhaitons vivement collaborer avec des artistes africains qui souhaiteraient encore enrichir cet art séculaire…

La transmission dans ce domaine est importante. Que faites-vous à votre niveau pour la préservation de cet héritage ?

Nos créations sont élaborées dans nos ateliers, entourées par les plus grands maîtres artisans Zelligeurs. Dans le zellige il y a plusieurs spécialités : les maâllems qui travaillent la terre crue, ceux qui taillent, ceux qui assemblent…

Quand un mâallem arrive chez nous, avec son savoir-faire qu’il a de longue date, il y a une phase d’adaptation pour intégrer notre façon de travailler. Par exemple nous avons ajouté des étapes de production mais très souvent ils s’épanouissent bien. Je crois bien qu’ils sont fiers de leur exceptionnel savoir. Nous sommes une grande tribu…  “Aït” signifie bien la tribu en berbère, Aït Manos, nous sommes la tribu des mains.

Quelle est votre vision pour le futur du zellige ?

L’engouement pour le zellige est mondial. Et je trouve qu’il y a une vivacité créative incroyable au Maroc dans tout l’univers de nos métiers d’art. De nombreux jeunes marocains se lancent, s’intéressent aux gestes de leurs anciens, ils cherchent à apprendre et à créer de nouvelles choses. Il y a tant à faire pour la valorisation des métiers d’art, d’excellence et du luxe marocains.

C’est un engagement important pour moi: promouvoir et encourager la transmission des savoir-faire aux nouvelles générations, et pas seulement à mes enfants ! Nous sommes en train de créer la fondation Aït Manos pour accompagner les femmes artisanes. Nous travaillons avec l’association Al Anwar de Imzour dans la région de El Haouz ; il y a un foyer de 32 femmes artisanes et nous les aidons à développer et à commercialiser les magnifiques tapis en laine noués qu’elles réalisent avec leurs mères et grands-mères depuis des générations… Elles ont un besoin immense d’être accompagnées sur la partie logistique. Je profite de votre tribune pour lancer un appel !

En tant qu’entrepreneure femme au Maroc, quel serait votre conseil pour la jeune génération ?

Les jeunes se posent souvent la question du choix. Le choix de devenir entrepreneur, de lancer son projet. Faites-le le plus tôt possible !

Explorer votre patrimoine et votre culture, car la valeur est juste à portée de mains. Faites tout en même temps ! Le temps est élastique, plus vous avez envie de faire des choses, plus vous trouvez le temps de les faire. Alors ne bridez pas votre envie : elle donne une puissance de frappe colossale. 

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