A la une Interview

Fathiya Tahiri : “je peins l’humanité” (2/5)


Elle est libre et ne cesse de le clamer. Fathiya Tahiri est une artiste qui crée comme elle respire. Elle ne se met aucune barrière. Ses œuvres si différentes les unes des autres le prouvent et fascinent. Entretien.

Qu’est-ce qui a été le plus marquant pour vous dans l’aventure “Prête-moi ton rêve” ?
Les artistes eux-mêmes. Ces ténors de la peinture africaine sont désireux de communiquer et d’échanger sur leur art. Il était grand temps de s’enrichir les uns des autres. J’ai aussi adoré leur travail qui se traduit par une telle liberté d’expression. Chacun a son identité. Ils livrent leur vérité qui doit être transmise encore et encore. Pour moi, la création va de pair avec la liberté. Je pose ainsi sur la toile ce qu’il y a au plus profond de moi. À chaque fois, c’est un saut dans le vide puisque je ne sais pas ce qui va sortir. Dans tous les cas, je réalise sans hésiter. C’est même nécessaire.

Quel est votre rêve ?
Pour moi, le rêve se vit mais ne se dit pas. En soi, faire de l’art, c’était déjà vivre mon rêve. En d’autres termes, je rêve dans mon rêve… Je suis tombée dans l’art car je ne trouvais pas la liberté recherchée dans ma profession d’architecte que j’adore pourtant. Ensuite, j’ai eu l’opportunité extraordinaire d’exposer aux quatre coins du monde comme par exemple à la Biennale de Venise en compagnie de deux grands artistes ainsi qu’en solo dans de prestigieux musées comme le Musée d’Art de Shanghaï en 2011 et le National Museum of China en 2013. Je suis contente d’avoir pu montrer que les femmes musulmanes et arabes, notamment marocaines peuvent s’exprimer librement, même si je n’ai jamais ressenti le besoin d’affirmer que j’étais une femme. Car dans le milieu, l’art prime. Il n’y avait jamais eu d’un côté moi, la femme et de l’autre les hommes.

Malgré l’utilisation sur certaines peintures de couleurs vives, votre monde dépeint paraît parfois inquiétant… Quel message souhaitez-vous porter ?
Je suis incapable de répondre à cette question. Lorsque je crée, je ne pense pas au message à transmettre. Je sculpte ou je peins spontanément. Je laisse libre cours à l’interprétation de chacun qui, à travers son vécu, aura certainement une perception unique de mon travail. Chacun se l’approprie. Pour moi, l’art ne se définit pas et ne doit pas être cantonné dans une case. Au contraire, il se vit et c’est ce que je fais !

Quelle place donnez-vous aux femmes dans vos créations ?
Dans la grande partie de mon travail, je ne peins pas une femme ou un homme en particulier mais l’humanité. Ainsi, on voit des têtes très denses, parfois peu perceptibles car je les représente avec toutes les expressions du visage (colère, étonnement, joie, etc.). J’ai tout de même fait quelques toiles représentant un vagin. Ne me demandez pas pourquoi, je ne saurai vous répondre. J’ai aussi réalisé des sculptures de femmes dans ma série mythologie, dont l’une a été baptisée “L’Égoïsme”, critiquant ainsi l’autarcie qui rend fou et empêche le partage si nécessaire pour évoluer, et une autre “Cogitum”. Cette dernière représente une femme avec un seul sein. J’ai eu un cancer du sein à l’âge de 35 ans et j’ai eu la chance de conserver les deux. Cet épisode m’a énormément marqué. Il a même été un déclic dans ma vie, me poussant à me lancer dans l’art. Peut-être qu’il a aussi eu une incidence dans cette œuvre, je ne saurai véritablement vous dire.

Comment votre regard artistique a évolué depuis le début de votre carrière ?
Très tôt, je me suis mise à collectionner les œuvres d’art d’artistes marocains que je conserve encore précieusement. Au départ, je ne les regardais pas avec l’œil d’un artiste. Puis, j’ai appris. Je me suis enrichie à travers des rencontres d’artistes. Je peux dire aussi que l’Afrique et notamment l’Asie m’ont influencée. Ce dernier continent m’émerveille car il a marqué les civilisations du monde entier à travers l’art, l’architecture ou encore l’habillement. Je m’y rends en moyenne deux fois par an. J’en ai besoin. Pour moi, c’est plus qu’une bouffé d’oxygène, c’est mon “alimentation”.

Êtes-vous une artiste que se remet en question en permanence ?
Oui, tout le temps. Je ne suis jamais satisfaite et je pense que je ne le serai jamais.

Mais y-a-t-il une création qui pourrait être selon vous l’œuvre de votre vie ?
Pas encore. Peut-être que je n’y arriverai jamais et c’est tant mieux car cette frustration me permet de continuer à créer. Je suis en fait en quête de quelque chose que je ne saurai définir.

Dans votre série “Éclair de vie”, vous faites côtoyer exceptionnellement vos peintures avec des textes poétiques, qu’avez-vous cherché par ce rapprochement ?
Mes moyens d’expression sont la peinture et la sculpture, alors que dans ma famille, c’est la plume. Tous sont des intellectuels. Je me suis alors dit que pour compléter mon identité – car mon identité c’est aussi ma famille – je devais y associer du texte. Mes proches ont donc donné leur interprétation poétique de chacune des œuvres de cette série.

Vous écrivez vous-aussi. Dans l’un de vos catalogues, vous parlez de vos pulsions créatives en ces termes : “Je crée, je meurs, je ressuscite par amour”. Mais à quel amour faites-vous référence ?
À l’amour de Dieu, de mes enfants, de ma famille. C’est très important l’amour car il nous enrichit. J’en jette dans mes œuvres car j’en ai trop. Il faut que je l’évacue pour qu’il ne m’emprisonne pas.

Quelles sont aujourd’hui vos préoccupations majeures en tant qu’artiste mais aussi peut-être en tant que Marocaine ?
Je suis très terre-à-terre et je pense aux miens. Je suis grand-mère d’une petite-fille de deux ans et demie, je suis une mère et une épouse aussi. Je ne vais pas vous cacher que les droits des femmes me préoccupent bien sûr, mais je les survole car j’ai peur qu’ils m’empêchent d’arriver à créer. Je suis une personne entière et extrêmement sensible. Si je me lance dans une activité, je dois le faire jusqu’au bout. On passe alors à autre chose, peut-être au militantisme, mais ce n’est pas ma destinée.

Y-a-t-il tout de même des injustices qui vous révoltent ?
Le réchauffement climatique. J’ai entre autres réalisé toute une série sur “Save the planet” et une sculpture représentant un crapaud géant en pleine mutation car nous sommes en train de détruire notre nature.

Quelle valeur inculquez-vous à votre petite-fille ?
La liberté et l’authenticité parce que le pire dans sa vie serait de se mentir à soi-même.

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