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Faouzi Bensaïdi : Tragédie populaire

Écrit par SARAH ADIDA

Réputé mystérieux, Faouzi Bensaïdi se tient à l’abri de l’agitation médiatique. Le réalisateur marocain revient avec Volubilis, déjà sous les feux des projecteurs internationaux.

Après six années de recul et d’absence des grands écrans, vous revenez aujourd’hui présenter Volubilis. Pourquoi autant de temps depuis votre dernier film Mort à Vendre ?

Il y a des périodes où l’on a des rythmes de vie différents. Ma nature profonde est de faire les films à mon rythme et de consacrer du temps à ma famille. Je me suis beaucoup occupé de mes deux enfants ces dernières années. J’ai aussi tenté des expériences en tant qu’acteur, ce qui m’a pris beaucoup de temps. Au-delà de ces raisons, j’ai aussi laissé le temps à l’œuvre de maturer et de se réaliser.

Volubilis, qui sort en octobre, a déjà été sélectionné aux Venice Days de la célèbre Mostra de Venise. Quels sont les ressorts de l’histoire et sa problématique ?

Dans ce film en particulier, j’ai souhaité mettre le projecteur sur les laissés pour compte. Beaucoup de gens restent sur le bord de la route de la réussite technologique, de la mondialisation, des profits aux sommes vertigineuses. Je traite une partie douloureuse de cette histoire. Ici, je me suis penché sur le versant “intime” de ces perdants. Au cœur de cette histoire d’amour qui déraille à cause d’un incident, on s’approche d’un accident humain, de quelque chose qui n’est plus en place entre deux êtres qui s’aiment.

Cette histoire d’amour entre une employée de maison et un vigile reflète-t-elle une vision universelle ou porte-t-elle un regard particulier sur l’amour et l’intime au Maroc ?

C’est en effet une histoire qui ne peut exister qu’au Maroc, à la fois dans le rapport à l’amour, à l’intime, dans tout ce qu’il possède de particulier et de complexe dans la société marocaine. Mais cette histoire a aussi un versant universel, puisque le contexte – à savoir la difficulté de subsister en tant que prolétaire – peut être commun à beaucoup de pays. L’économie mondialisée a imposé ses lois partout, et ces gens auraient pu être d’une nationalité différente.

Vous avez tourné dans votre ville natale, Meknès. Au-delà du plaisir d’un retour aux sources, quel est le sens de ce choix géographique ?

Effectivement, c’est ma ville d’origine, et ce choix a été à la fois très intuitif et très construit. Je connais bien la ville et elle m’est apparue comme idéalement adaptée au scénario. Ce choix fut important puisque le thème du film s’est inspiré de Volubilis, le site romain non loin de Meknès. Ce titre s’inscrit dans une volonté de me connecter avec une certaine idée de la tragédie. C’était donc un choix construit mais pas intellectualisé. J’ai laissé mon intuition me guider.

Ce film est-il une rupture dans votre manière de réaliser ou  bien est-il dans la continuité de vos précédents opus ?

Chaque film est une suite et à la fois une rupture. Sur chacun, j’essaie d’aller sur des territoires nouveaux. Un plan technique, un nouveau rapport aux comédiens, une nouvelle conviction. J’ai évolué humainement en six ans et mes films me suivent, forcément. Ce temps que j’ai pris m’a d’ailleurs servi à mûrir aussi ma réflexion autour de mon art, à prendre un recul qui s’est avéré très fructueux lors de la concrétisation du film.

On vous qualifie de mystérieux, presque d’énigmatique, possédant un univers bien à vous. D’où vient cette réputation ? Est-elle justifiée ?

C’est en effet une décision prise ces dernières années. J’ai souhaité volontairement être en retrait, à la fois publiquement et sur les réseaux sociaux. J’ai fait ce choix après avoir constaté la perte de sens de ce qu’on peut dire et lire sur le métier. Les modes d’expression se sont multipliés mais au lieu de gagner en qualité, on assiste à une sorte de “diarrhée verbale” – pardon du terme ! – sur tout et n’importe quoi. La force des mots et l’amour des choses et de l’art se perdent. Il n’est pas légitime de tout dire. Les mots et les choses ont leur importance et leur gravité. Umberto Eco le disait bien : les conneries qu’on entendait autrefois uniquement au bistrot se retrouvent aujourd’hui publiées et partagées un nombre de fois incalculables. Ce que je préfère, c’est m’exprimer quand il y a du travail et des choses importantes à dire. Comme ici, pour cette interview (sourire).

Le premier rôle féminin est joué par Nadia Kounda, qui s’est exprimée sur cette expérience qui l’a beaucoup marquée. Quel est le sens de ce rôle et de ce choix ?

C’est assez drôle car quand j’ai écrit le scénario du film, il y a deux ans, je pensais à elle pour le rôle de Malika. Puis j’ai mis cette idée de côté et c’est quand la direction du casting a mentionné son nom que cela m’est revenu comme une évidence. J’aime beaucoup les personnages féminins lumineux et forts. Je pense sincèrement que ce qui sauvera le monde arabe, ce sont les femmes. Dans le film, le personnage possède une grande force et relève les défis avec lumière et intelligence. Même si Malika est employée de maison, elle est loin d’être bête et moche, contrairement aux stéréotypes. J’ai voulu montrer qu’un véritable amour et une véritable force peuvent émerger chez des individus pauvres. Tous les gens naissent de la même manière, c’est la société et l’économie qui façonnent ensuite leur destin et leur éducation. On peut trouver une belle fleur dans la désolation et la misère.

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