A la une Interview

Barthélémy Toguo : “Je suis sensible aux cris des peuples” (3/5)


Le célèbre plasticien camerounais Barthélémy Toguo n’a jamais oublié l’importance du rôle de l’artiste. Depuis des années, il saisit ainsi certains problèmes d’actualité comme la migration ou la place des femmes dans l’art pour interpeller avec dextérité le monde. Il agit et s’engage avec patience dans ses combats toujours aussi justes. Entretien.

Sur quel thème vous êtes-vous focalisé lors de la résidence d’artistes à la Galerie 38 ?
J’ai voulu poursuivre la troisième étape de ma série “Homo Planta” qui a débuté à la fin du printemps 2018 à la Fondation Blachère en France, et a continué au Parrish Art Museum à New York. À travers ce travail, j’interpelle l’homme sur son comportement envers la nature, et par conséquent, sur les enjeux climatiques qui en découlent. C’est aussi un appel à vivre en harmonie avec l’élément végétal.

Comment définiriez-vous votre style ?
Ma formation académique et classique en Côte d’Ivoire m’a donné la capacité de pouvoir dessiner et de travailler plusieurs techniques dans le champ de l’art dont la peinture, la gravure, la sculpture et la céramique. À l’école d’art de Grenoble, j’ai découvert la photographie, la performance, la vidéo et les installations. Et enfin, à la Kunst Akademie de Dusseldorf, j’ai bénéficié d’une formation plus ouverte au monde professionnel. Tout cela m’a permis d’avoir un style plus figuratif dans mon art et reconnaissable par les formes dans mes réalisations et restitutions. Ceci dit, je suis très attentif à l’actualité du monde et sensible aux cris des peuples, donnant à mon travail une dimension sociale.

Diriez-vous que vous êtes plutôt humaniste, engagé ou tout bonnement un homme libre ?
Je répète souvent que j’ai eu la chance de lire le discours d’Albert Camus prononcé en 1957 à Stockholm, lors de la remise de son prix Nobel de littérature. Dans ce texte, l’écrivain parlait du rôle de l’artiste dans la société. Ses propos m’ont inspiré dès mes débuts. Ainsi, mon travail est à la fois une critique de la société et des propositions concrètes. Par exemple, mon projet Bandjoun Station au Cameroun est une réponse à une double perte : le pillage de l’art classique en Afrique et le manque de propositions des Etats pour le développement des musées. Mais Bandjoun Station, c’est aussi un projet de développement agricole avec sa plantation de café. Nous proposons notre produit à des prix que nous fixons nous-même, critiquant ainsi les échanges déséquilibrés Nord-Sud, et ajoutant un emballage lithographié qui crée une plus value. Tout cela pour dire que je me considère comme un artiste tout court.

N’aimez-vous pas la qualification d’artiste engagé ?
Pour moi, l’acte de création est un engagement politique, car comme l’écrivain nigérian et prix Nobel de littérature Wolé Soyinka le disait : “le tigre ne proclame pas sa tigritude”. En effet, à un simple coup d’œil, on l’identifie très bien. Bref, je m’intéresse à certaines inégalités sociales. Je compatis aux cris des peuples et les exprime à travers mes œuvres. Par exemple, la condition des femmes dans le système patriarcal dominant d’où découlent les violences faites à leur encontre sont des sujets qui devraient interpeller tout artiste. Un sujet qui fait bien évidemment partie de mes préoccupations, tout comme la situation des noirs aux USA notamment avec le mouvement Black Lives Matter, ainsi que le Printemps arabe qui m’a inspiré deux panneaux de ma série “Head above water” (un à Tunis et un sur la place Tahir au Caire).

De quelle manière vous emparez-vous du sujet des femmes ?
À Bandjoun station, tous nos projets d’expositions ou de résidences d’artistes donnent de la visibilité aux femmes. Le patriarcat, la domination masculine et les diverses formes de violences faites à leur encontre, sont probablement la plus vieille forme d’oppressions et d’inégalités systémiques qui existent dans le monde. Or, pour se développer, une société a besoin de tous ses participants dont les femmes qui y ont une place centrale et déterminante mais continuent de subir des inégalités. Le milieu de l’art n’est pas en reste, et cela se traduit par leur sous-représentation dans les expositions. À Bandjoun Station, nous prenons clairement position ! Les difficultés rencontrées par la femme artiste sont souvent évoquées au travers d’œuvres exposées. D’ailleurs, le thème de la célébration du 5ème anniversaire de Bandjoun Station qui se tiendra le 16 novembre prochain, est “Women Power”. Une exposition qui rend hommage aux femmes qui s’expriment dans des domaines très variés tels que la littérature, les arts, la science, le sport, l’entreprenariat, les médias, etc. Une journée de rencontres et de “connecting people” est également prévue afin de permettre aux femmes d’échanger sur leurs différentes préoccupations et de donner la parole à une association de lutte contre les violences conjugales.

Quelle femme vous a toujours fasciné ?
C’est une question très difficile. Les femmes vaillantes sont nombreuses. En vous parlant, c’est le nom de l’Indienne Vandana Shiva qui me vient à l’esprit. Elle dénonce l’utilisation des pesticides dans l’agriculture et défend l’existence de “la graine mère” pour préserver les espèces naturelles dans le monde. C’est une femme respectée qui porte un travail louable. En Afrique, j’ai aussi beaucoup loué les efforts du Prix Nobel de la Paix, Wangari Maathai, malheureusement décédée en 2011. Son engagement pour l’écologie et la démocratie dans son pays, le Kenya, est un héritage inéluctable pour les futures générations.

Quel regard portez-vous sur les femmes marocaines ?
J’ai le profond sentiment qu’au-delà de la religion, la femme marocaine est émancipée, autonome et maîtresse de son destin. Elle a un grand respect pour l’Islam et en même temps une certaine liberté qui n’entame pas sa foi. Ici, des femmes prennent du bon temps, s’adonnent à des activités ludiques, artistiques et festives, nécessaires à leur épanouissement. Dans d’autres pays de la région, c’est bien différent. L’épanouissement personnel de la femme en tant qu’individu dans la société prête souvent à équivoque ou est relégué au second plan, souvent par les femmes elles-mêmes, certaines n’acceptant pas de se défaire de cette dominance masculine que des siècles de patriarcat ont entretenue…

Vous dites souvent que vos créations représentent la vie avec son lot de souffrances. Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous angoisse ?
Je ne dirais pas que j’ai des angoisses car l’art est l’expression de la vie. Mon travail est une exploration des ressentis humains. Et dans la vie, il faut accepter la mort, la beauté, la laideur, la sécheresse, la végétation ou encore les épidémies.

Votre angoisse serait tout de même de ne pas achever le combat de votre vie, à savoir le retour des œuvres d’art africain sur le continent…
Pour moi, c’est davantage une lutte pacifiste, une coopération. Certaines œuvres qui ont fait la force de maints royaumes doivent retourner dans leur pays d’origine, mais pas à n’importe quel prix ! Pour l’heure, les conditions de retour, de conservation ou d’exposition ne sont pas toutes réunies dans tous les pays du continent. Nous devons préparer le terrain comme le fait le Benin. En 2016, son président, Patrice Talon, a fait une demande officielle de restitution d’une partie du patrimoine béninois exposé en France. Aujourd’hui, des études et des enquêtes sont mises sur la table en Afrique afin de réfléchir au travail à réaliser en amont, pour que le retour de ces chefs d’œuvre se fasse sérieusement et en toute conscience sur le continent. 

Prochain article : Zoulikha Bouabdellah, l’artiste qui se joue des clichés

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