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Plafond de verre, plafond de mère

Écrit par Khadija Alaoui

Des milliers de femmes abandonnent chaque année volontairement toute activité rémunérée pour de multiples raisons. Le taux d’employabilité des Marocaines connaît de ce fait une inquiétante régression. Que cache ce retour au foyer ? Ébauche de réponse.

Précarité, vulnérabilité, sous-emplois, emplois informels, atypiques ou temporaires et chômage sont le lot d’une majorité de Marocaines. C’est ce que confirme un grand nombre de rapports, d’analyses et d’études publiés tout au long de ces dernières années. Le dernier avis du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) a ainsi dressé un état des lieux alarmant des discriminations subies par les femmes dans la vie économique et de la régression de l’activité féminine depuis 1999. Les chiffres avancés par le CESE donnent à réfléchir. Ainsi, le taux d’activité a enregistré une baisse de 5,7 points entre 1999 et 2012. À titre d’exemple, la participation économique des femmes est passée de 28,1% en 2000 à 25,1% en 2013, puis 21,5% en 2018. Ce taux, selon les derniers chiffres communiqués par le HCP, atteint à peine les 18,6%.

Le Haut commissariat au plan (HCP) a également livré une note pessimiste concernant le chômage des femmes. Sur les 13,4 millions de femmes en âge d’activité, seules 21,5% d’entre elles ont une activité, et près de 8 chômeuses sur 10 sont âgées de moins de 35 ans. Une autre réalité concerne les secteurs d’activité, et là aussi les analyses ont révélé que ce sont les secteurs à faible qualification qui emploient le plus de femmes.

Dans le rapport de la Banque mondiale “Les Femmes, l’Entreprise et le Droit 2020” publié en janvier dernier, il ressort que presque partout dans le monde, les femmes ne jouissent encore que des trois quarts des droits reconnus aux hommes. Parmi les autres chiffres publiés dans ce rapport, on retient la faible participation des Marocaines au marché du travail, notamment dans les villes où 82% des femmes ne travaillent pas !

Répartition genrée

C’est un fait. Le Maroc d’aujourd’hui a connu d’importantes évolutions tant au niveau du profil économique et social que politique, mais il figure toujours parmi les pays de culture conservatrice en matière d’acceptabilité du rôle socio-économique des femmes au sein de la société. “L’exclusion de la citoyenneté dont souffrent les femmes est liée au clivage public/privé qui attribue aux hommes le rôle d’intervention dans le domaine public et aux femmes celui de la prise en charge des tâches du foyer et de l’éducation des enfants. Cette répartition des rôles freine les capacités des femmes de participer au développement qui exige la mobilisation de tous et de toutes”, note la juriste Malika Benradi dans un rapport pour le compte du HCP en 2006. Quatorze ans plus tard, la situation a peu ou prou changé.  La participation des femmes à la vie active est tributaire du cycle de la vie familiale (mariage, naissance des enfants), ce qui occasionne souvent des interruptions dans leur itinéraire professionnel. Mais pas seulement. Des barrières socioculturelles profondément ancrées dans l’inconscient collectif freinent l’intégration de la femme à la vie active. Car les parents (32,2%) ou l’époux (12,3%) peuvent s’opposer au travail de la femme. On considère même que l’homme a plus droit au travail que la femme, et qu’en cas de rareté d’offres d’emploi, 61% de nos concitoyens estiment que l’homme est prioritaire. Plus grave encore, ce sont 54% des Marocains qui pensent que le travail de la femme à l’extérieur de son foyer se fait au détriment de l’éducation de ses enfants. Ce n’est donc point étonnant si les chiffres révèlent que 30% des femmes croient que leur place est au foyer. Une tendance que confirme le ministère de l’Emploi qui note que 100.000 femmes actives se convertissent en femmes au foyer chaque année. Les causes de ce retrait de l’activité économique sont multiples : problème de garde des enfants, répartition inégalitaire des tâches au sein du foyer, politiques RH non adaptées, représentations stéréotypées qui obligent la femme, une fois devenue mère à sacrifier sa carrière pour le bien-être de sa famille… En tout, ce sont dix millions de Marocaines qui sont en dehors du marché du travail.

Un monde de travail équitable

Les femmes, victimes d’exclusion, sont les premières à être touchées par le spectre du chômage et de la récession. “La population inactive est, essentiellement, composée de femmes dont le niveau d’éducation est plutôt faible. Plus les femmes sont instruites, plus elles ont d’opportunités de prendre part au marché du travail. Toutefois, les femmes instruites se heurtent à des taux de chômage plus élevés que les hommes”, confirme une récente étude chapeautée par Policy Center OCP et intitulée “Égalité de genre, politiques publiques et croissance économique au Maroc.” À cet égard, l’enquête du HCP souligne que seules 34,3% des femmes ayant un niveau supérieur occupaient un emploi contre 61% d’hommes. Mais un an après leur entrée sur le marché du travail, 75% des femmes sont au chômage, contre 60% des hommes. De plus, le chômage de longue durée concerne surtout les jeunes femmes et les diplômées du supérieur. Dès lors, l’égalité en entreprise semble un rêve presque irréalisable du fait de la domination masculine sur l’environnement de l’entreprise, reproduisant en cela les discriminations et les représentations des rôles de l’homme et de la femme dans la société. Aussi, même si les entreprises décident d’opter pour une véritable parité, les stéréotypes qui bloquent l’évolution des femmes sont presque impossible à déloger. Pourtant, les textes législatifs consacrant l’égalité professionnelle sont bien là. La Constitution de 2011 énonce, dans son préambule, que “Le Royaume du Maroc s’engage à combattre et bannir toute discrimination à l’égard de quiconque en raison du sexe”. Le Code du Travail interdit dans son article 9 “toute discrimination fondée sur le sexe, (…), la situation conjugale, (….), ayant pour effet de violer ou d’altérer le principe d’égalité de chances ou de traitement sur un pied d’égalité en matière d’emploi ou l’exercice d’une profession, notamment en ce qui concerne l’embauchage, la conduite et la répartition du travail, la formation professionnelle, le salaire, l’avancement, l’octroi des avantages sociaux, les mesures disciplinaires et le licenciement.” L’article 346 du même code interdit “toute discrimination relative au salaire entre les deux sexes pour un travail de valeur égale.” Mais, dans les faits, la réalité est toute autre. “Les estimations internationales de l’écart salarial entre les femmes et les hommes au Maroc place le Maroc au 130ème rang, très loin derrière des pays arabes tel que le Qatar, le Koweït, Bahreïn et la Tunisie et des pays africains tel que le Sénégal”, note le CESE dans son rapport consacré à “L’état des lieux de la parité”. Cette situation, faut-il le préciser, est préjudiciable au développement, car, comme le note la Banque mondiale dans son dernier mémorandum sur le Maroc, “l’amélioration substantielle de la participation des femmes au marché du travail constitue ainsi un enjeu majeur pour le décollage économique du pays.” En effet, la levée des obstacles à la participation de la femme au marché de l’emploi contribuerait à augmenter le PIB de près de 35%.
Voilà une bonne raison pour créer des conditions optimales afin de favoriser le retour des femmes aux postes qu’elles méritent. 

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