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L’amour hors-la-loi

Écrit par Khadija Alaoui

La dernière campagne du Collectif 490 s’intitule “L’amour n’est pas un crime”. Cette initiative sera accompagnée du dépôt d’une pétition au Parlement réclamant le retrait du Code pénal de toutes les infractions pénales portant sur les libertés individuelles. Qu’en est-il dans les faits ?

Le conservatisme de la société marocaine ne cesse de s’intensifier. Un simple bisou entre deux adolescents suscite l’ire de la rue, et peut même conduire “les coupables” à la case prison. Les gestes de tendresse sont bannis de la rue, et le fait de se tenir la main ou de s’enlacer est une image incongrue et rare. Chez nous, l’amour se vit secrètement, et surtout clandestinement. On tolère les bagarres et les ordures jetées dans la rue, les gestes obscènes, les klaxons, l’impolitesse, mais l’amour n’a aucun droit d’existence. Osez un baiser et vous serez fusillé (e) s du regard, fustigé (e)s, si ce n’est jeté (e)s en prison. C’est le cas justement de deux jeunes élèves d’un lycée à Sidi Ifni poursuivis dernièrement pour s’être embrassés, en vertu de l’article 483 du code pénal qui stipule que quiconque en “état de nudité volontaire” ou par “l’obscénité des gestes ou des actes” commet un “outrage public” est passible de 1 mois à 2 ans d’emprisonnement.

“Dans notre société, l’amour est presque plus tabou que le sexe.” Cette boutade du sexologue Aboubakr Harakat en dit long sur le sentiment amoureux frappé du sceau de la hchouma. Et cela dès l’enfance. Les amours enfantines n’ont bien évidemment aucune connotation sexuelle. Les petits, il est vrai, sont attirés par l’autre sexe, et leurs sentiments s’expriment de façon gestuelle: câlins, bisous… On se tient par la main, on joue ensemble, on se fait des confidences etc. Une attitude parfaitement normale qui s’inscrit dans la construction de la personnalité de l’enfant et de sa socialisation. Le petit cœur qui bat la chamade pour le (la) camarade de classe vivra ses derniers instants d’innocente liberté entre 3 et 6 ans. Mais qu’on ne s’y trompe pas. À cet âge-là, l’enfant peut même souffrir de chagrins d’amour et connaître des peines de cœur.

La spontanéité qui avait caractérisé les amours enfantines n’est plus autorisée par les protagonistes et encore moins par l’entourage passé cet âge. La pudibonderie de la société rattrape les couples qui, en présence de leurs enfants, n’extériorisent presque jamais leurs sentiments. Dans cet espace hermétique à l’amour, la télévision constitue une lucarne sur le monde avec ses séries et films. Les images se déversent à flots, et les baisers, caresses et autres câlins sont omniprésents. Parfois, l’enfant détournera de lui-même le regard, parfois le père de famille s’empressera de changer de chaîne… La relation avec l’autre sexe est biaisée dès le départ.

Le fruit interdit

L’éveil aux premiers émois se déclare au collège. Les jeunes sont alors perdus, n’ayant jamais appris à exprimer ce sentiment : faut-il le taire ou le proclamer haut et fort, à l’image de ce qu’ils ont pu voir dans les séries télévisées ? Mais dans une société où ni les garçons ni les filles n’ont appris à exprimer leurs sentiments et où le poids des traditions est fortement enraciné dans notre conscience collective, cette émotion sera tue à jamais.

Le droit de réserve devient dès lors la principale caractéristique de ce sentiment dans la sphère publique. Les premières amours sont vécues en cachette, sous le signe de la culpabilité et de l’interdit. En l’absence d’un référentiel familial, le jeune va puiser l’essentiel de sa culture amoureuse des films, romans ou de la rue. C’est le chaos amoureux…

À l’âge adulte, l’amour se vit presque toujours en cachette. Le jeune se doit de dénicher un partenaire de vie et se marier. Autrement dit, aimer signifie surtout se marier, fonder une famille… En somme, se ranger, et remiser le romantisme et autres joies de l’amour au fond d’un placard. Cette approche trouve ses fondements dans l’éducation prodiguée aux jeunes, filles et garçons. Aux premières, on inculquera que toute relation avec l’autre sexe est suspecte, et aux garçons on répètera à l’envi que les filles sont des créatures dangereuses à qui il ne faudra jamais dévoiler ses sentiments au risque de perdre de sa virilité. Mais entre les envies du cœur et les interdits érigés par la société, les jeunes sont tiraillés.

Même les mots qui expriment ce sentiment sont tabous et tournés en dérision. Au mot “Tanhabek” (je t’aime) on préfère l’expression française, car dans notre quotidien, l’amour n’est pas révélé par le verbe ! “Tanhabèque, houbbi, hbiba dyali sont autant de mots et bien d’autres qui restent bloqués, telle une arête de poisson, dans les gorges de nos hommes”, rappelle avec justesse la sociologue Soumaya Naâmane Guessous. Ainsi, non seulement l’amour est taboue, mais les mots pour exprimer sa passion sont jugés par les amoureux rudes, rêches… et prêtent au ridicule…

Quid de l’amour ?

“L’amour existe au Maroc comme partout ailleurs dans le monde. C’est le mode d’expression de ce sentiment qui varie selon les individus. Certains l’expriment de manière ouverte, d’autres l’expriment par des actes, mais on garde toujours une certaine réserve en public”, soutient le sociologue Jamal Khalil. En effet, l’amour ne peut se vivre en dehors du mariage, sinon les voisins, le gardien de voitures et le concierge peuvent vous dénoncer à la police, car la loi est très claire à ce sujet : “sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles.” Les atteintes à la pudeur et l’outrage aux bonnes mœurs sont également incriminées. Le droit d’aimer au grand jour est catalogué de “hram”.

La pétition “L’amour n’est pas un crime” lancée par le collectif 490 au mois de décembre 2019 peine à atteindre les 5.000 signatures requises pour être déposée au Parlement. La première campagne du Collectif placée sous le signe “Hors-la-loi” avait pourtant récolté plus de 10.000 signatures. Faut-il alors en déduire que les Marocains ne sont pas prêts à se débarrasser des carcans des lois liberticides et d’aimer librement ? 

Qu’est ce que l’amour ?

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce sont les Arabes qui ont trouvé le plus de mots pour désigner ce sentiment doux, puissant, ravageur ou destructeur. Au IXème siècle, les Arabes avaient en effet donné plus de 80 mots à l’amour au moment où on en comptait à peine une douzaine de mots. Ce chiffre a été ramené plus tard à 50 mots, et c’est la regrettée Fatéma Mernissi qui a exhumé de l’oubli en 2011 Le jardin des amoureux d’Al Imam Ibn Qayyim al Jawziya.  Son ouvrage “Les 50 mots de l’amour” chante les mots de l’amour et invite à une promenade dans le jardin des mots, des couleurs et des sentiments. “C’est une culture de l’amour qui ne se limite pas à la sexualité mais invite à l’écoute, à la confiance en l’autre et au dépassement de soi”, avait noté la sociologue. À méditer.

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