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2019, une année féminine et féministe


Tout au long de l’année 2019, des voix féminines se sont élevées au Maroc. Certaines pour dénoncer des injustices, d’autres pour promouvoir un leadership féminin. Toutes légitimes. En effet, l’évolution sociétale passe, et passera, nécessairement par les femmes. Retour sur 2019.

Au Maroc, 2019 a été une année marquante pour la mobilisation féminine. Nombreux ont été les événements rappelant encore le long chemin à parcourir pour les droits des femmes, et ce, malgré les avancées indéniables. En effet, la célébration cette année des 20 ans de règne du roi Mohammed VI a notamment permis de jeter un regard en arrière sur l’évolution de la place de la femme dans la société. Depuis son intronisation, le 30 juillet 1999, le Souverain a adressé plusieurs messages forts en faveur de l’émancipation des Marocaines comme la révision de la Moudawana en 2004 ou encore l’inscription du principe d’égalité entre hommes et femmes dans la Constitution de 2011 (article 19). Néanmoins, sur le terrain, l’application des acquis gagnés a été mise à mal par les mentalités notamment lors de l’interprétation des textes dans le cadre de leur mise en œuvre. Cette année encore, de nombreux colloques ont dû être organisés pour réclamer la rectification des incohérences empêchant les femmes d’obtenir enfin leurs justes droits.

Un cri de liberté

“Nous, citoyennes et citoyens marocains, déclarons que nous sommes hors-la-loi”. Une phrase choc tirée du manifeste écrit en septembre dernier par deux plumes, Leïla Slimani et Sonia Terrab, pour défendre le droit à l’avortement et aux libertés individuelles. Une colère déclenchée par l’affaire Hajar Raissouni condamnée pour “avortement illégal” et “relations sexuelles hors mariage” avant qu’elle ne soit graciée par le roi Mohammed VI. Signée au départ par 490 personnalités, la tribune a fait grand bruit en dépeignant, avec justesse, la réalité au Maroc, à savoir que “chaque jour, chaque heure, en secret, en cachette, des femmes comme moi, des hommes comme toi, (…) brisent des chaînes et bafouent des lois. Parce qu’ils aiment.” Les répercussions ? “En 2018, 14 503 personnes ont été poursuivies au regard de l’article 490 du Code Pénal, qui punit de prison les relations sexuelles hors des liens du mariage (…) Chaque jour, dans notre pays, entre 600 et 800 avortements clandestins sont pratiqués”, poursuivaient-elles dans ce texte poignant qui a obtenu, en trois semaines à peine, le soutien de 10 000 hors-la-loi ! Un chiffre frappant démontrant l’envie d’une partie des citoyens(nes) d’en finir avec une législation désuète. Face à un tel emballement, il était alors impossible et impensable pour les deux initiatrices de rester les bras croisés. Le manifeste d’un jour s’est ainsi transformé en mouvement citoyen porté à la fois par des voix féminines mais aussi masculines. Parmi les actions lancées, une pétition adressée au Parlement, réclamant tout simplement l’abrogation de plusieurs lois dont l’article 490. Parlement qui travaille actuellement sur les amendements du projet de loi 10-16 relative au Code pénal et qui a également reçu les recommandations du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) plaidant pour une interruption volontaire de grossesse (IVG) encadrée.

Les violences, un cauchemar éveillé

La lutte contre les violences faites aux femmes a également été un combat quotidien en 2019. Malgré l’entrée en vigueur en septembre 2018 de la loi 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes, le fléau est toujours perceptible. La preuve avec, tout d’abord, un chiffre : 54%. C’est le taux de femmes violentées au Maroc, soit plus d’une femme sur deux, d’après les résultats préliminaires de la deuxième enquête nationale sur la prévalence de la violence à l’égard des femmes dévoilée en mai dernier. Ensuite, via un scandale : les propos abjects du chanteur Adil Miloudi vantant, en juin dernier, les violences conjugales sur Chada TV. Dans l’émission Kotbi Tonight, il affirmait qu’“un homme qui ne frappe pas sa femme n’est pas un homme.” Un dérapage qui a révulsé à la fois les Internautes et la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) qui a sanctionné, par la suite, la chaîne. Enfin, une séquence vidéo insoutenable : celle d’une femme au visage tuméfiée rouée de coups par son mari. Son soi-disant tort ? Avoir demandé à son époux la raison de son arrivée tardive au domicile… Pour tenter de stopper ce fléau et changer les mentalités, de nombreuses initiatives ont été encore lancées cette année, comme la campagne de l’Union de l’action féministe (UAF) baptisée… “Tolérance zéro” !

Un exemple

Après des décennies de militantisme, de défense et de service pour les droits de l’enfant, SAR la Princesse Lalla Meryem, présidente de l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE) a reçu fin novembre le titre de “Championne des Nations Unies pour les Générations Montantes.” Une distinction honorifique, décernée à l’occasion de la 16ème édition du Congrès National des Droits de l’Enfant à Marrakech et des 30 ans de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant. Et un événement surtout marquant, démontrant, une nouvelle fois, son leadership sur la scène internationale. Cette année également, d’autres femmes de haut rang ont tenu à faire le déplacement au Maroc, comme la princesse Mary de Danemark qui a participé au Youth Innovation Summit à Rabat, ou encore Ivanka Trump. En visite pour la promotion de son Initiative de développement économique des femmes Women’s Global Development and Prosperity (W-GDP), la conseillère et fille du président américain, avait notamment applaudi l’adoption par le Maroc d’un nouveau cadre législatif des terres soulaliyates consacrant ainsi davantage d’égalité et d’ouverture aux investissements au profit des femmes.

Des femmes inspirantes

Année après année, la liste des femmes engagées au Maroc ne cesse de s’allonger. Mais en 2019 particulièrement, plusieurs ont été auréolées et ont réussi à s’imposer dans les milieux jusqu’ici exclusivement masculins ! Parmi ces femmes remarquables et sources d’inspiration pour les générations futures, le médecin pédiatre et fondatrice de l’association Bayti, Najat Maalla M’jid nommée Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, sur la violence à l’encontre des enfants, ou encore Jamila Sedqi, nouveau magistrat au Tribunal administratif de l’Union africaine (UA) et première femme marocaine à occuper ce poste. Et ce n’est pas fini. Au foot notamment, l’équipe nationale féminine U20 a remporté le bronze aux Jeux africains 2019 à Rabat ainsi que le tournoi de l’Union Nord Africaine de Football (UNAF), et Fathia Jermoumi a été appelée, aux côtés de deux autres femmes arbitres, à participer à la prochaine Coupe d’Afrique des Nations U-23 Total, un tournoi 100% masculin. Au cinéma, ce sont les réalisatrices et scénaristes marocaines Houda Benyamina et Maryam Touzani qui ont été en haut de l’affiche cette année. Grâce à leur investissement et travail, elles ont été invitées à rejoindre l’Académie des Oscars dans la catégorie “Scénaristes”. Bref, malgré les pesanteurs du système patriarcal, les femmes marocaines résistent… et avancent ! 

Paroles aux femmes

Qu’est-ce qui a marqué votre domaine cette année ?

Société

Zahra Ouardi, coordinatrice et ancienne présidente de l’Union pour l’Action Féminine (UAF).

“Il est difficile d’évaluer les résultats de 2019 avec exactitude et objectivité pour nous les femmes qui surveillons toute l’année les travaux du gouvernement et aspirons à obtenir de véritables réalisations pour les femmes dans tous les domaines. Mais ce que l’on peut affirmer, c’est que même si le Maroc a connu un processus constant de progrès des droits et des libertés depuis les années 90, 2019 a été marquée par une augmentation des luttes pour les droits de l’Homme et par une expression forte des attentes pour le mouvement des femmes. Cette année, plusieurs questions ont notamment été soulevées comme l’examen approfondi des lois discriminatoires telles la loi sur l’avortement ou la question des libertés individuelles. Autre constat : malgré tous les programmes et budgets alloués à la promotion de la femme et à la lutte contre la violence à leur égard,  ceux-là n’ont malheureusement eu aucun effet sur le terrain, ni d’impact réel sur la situation des femmes pauvres, marginalisées, exclues, violentées et illettrées. Pire encore, cette année, la violence à l’égard des femmes et des filles a augmenté alors que la loi 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes est entrée en vigueur en septembre 2018. La pauvreté ainsi que l’analphabétisme se répandent également tout comme l’extrémisme qui alimente cette tendance préjudiciable aux droits fondamentaux des femmes au nom de la religion, des coutumes et des traditions. L’autonomisation économique et l’accès des femmes à la propriété est sur la même lignée : seules 1% de femmes sont propriétaires de terres agricoles et 7% dans les villes. Ces statistiques et cette réalité révèlent, à elles seules, l’ampleur de l’injustice, qu’elle soit économique ou sociétale.”

Économie

Leila El Andaloussi, présidente de Wimen, premier réseau international des femmes dirigeantes et leaders au Maroc.

“En 2019, le statut de l’autoentrepreneur, attrayant pour de nombreuses femmes, est en train de connaître son rythme de croisière avec plus 100.000 créations à cette date. Aussi, mentorat, incubations, appels à projet, se sont multipliés pour accompagner les startups. Mais les levées de fonds mobilisés restent encore faibles. Toutefois, l’adoption en 2019 par le Conseil de gouvernement du crowdfunding devrait ouvrir la voie à de très belles promesses. Autre rendez-vous phare cette année : les 3ème Assises Nationales sur la Fiscalité organisées en mai dernier et placées sous le thème de l’équité fiscale, et ce, pour dynamiser la compétitivité des entreprises. À mon sens, d’autres indicateurs devraient être pris en compte comme la participation de la femme dans le champ économique, à laquelle des organismes internationaux dédient de plus en plus d’actions et d’intérêt. Citons le programme Millennium Challenge Corporation qui milite pour l’autonomisation économique des femmes, objectif également visé par Ivanka Trump, conseillère et fille du président américain Donald Trump qui, lors de sa visite au Maroc début novembre s’est engagée à participer à cet effort d’émancipation à travers son programme, l’Initiative de développement économique des femmes (Women’s Global Development and Prosperity (W-GDP)) doté d’une enveloppe de 50 millions de dollars. 2019 a aussi été marqué par le lancement effectif du “Women in Business”, une ligne de financement dédiée aux femmes, par des institutions bancaires nationales en partenariat avec la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement. Les actions s’intensifient pour que les femmes contribuent à l’économie.”

Éducation

Rita El Kadiri, spécialiste en éducation, diplômée en politiques publiques de l’éducation de l’université de Harvard, Directrice Exécutive de la Fondation Zakoura.

“2019 a été une année de mobilisation effective et efficiente des différents acteurs engagés du secteur éducatif au Maroc. Le préscolaire a notamment été au cœur de cette mobilisation. Une place légitime compte tenu de son impact sur le développement des enfants et de son rôle confirmé à la base d’une éducation réussie pour nos jeunes citoyens et adultes de demain. Nombreuses sont les études qui relient la préscolarisation et la prévention du décrochage scolaire. Sous l’impulsion de SM le Roi, le préscolaire a été érigé en priorité nationale pour l’Etat et la Famille, et sa généralisation, aussi bien en zones urbaines que rurales, placée sur un nouvel échéancier. Avec un taux de préscolarisation de seulement 34% en zone rurale et d’à peine une petite fille sur quatre, l’enjeu est crucial. La mobilisation de toutes les parties prenantes est indéniablement nécessaire pour accompagner cette volonté de changement et cette préscolarisation à grande échelle. Les organismes de la société civile ont bien évidemment été mis à contribution. Fidèle à son engagement pour un préscolaire de qualité pour tous, la Fondation Zakoura est très fière de participer activement à cette dynamique d’extension et de contribuer à réduire les inégalités démographiques et de genre. Il va sans dire que pour respecter cet engagement de qualité, plusieurs challenges sont à relever : une offre pédagogique qualitative assurée par des éducatrices formées à cet escient, une approche inclusive pour accompagner les enfants à compétences spécifiques et la pérennisation de cette dynamique autour du préscolaire. À retenir ? En éducation, l’innovation est moteur d’inclusion, la mutualisation des efforts une nécessité et la qualité toujours une priorité.”

Cinéma

Lamia Chraibi, productrice de cinéma

“2019 est une année qui se conjugue très certainement au féminin. Des voix de femmes s’élèvent ici et là pour crier à l’unisson : “Me too ! Moi aussi j’existe. Moi aussi j’ai été victime d’abus. Moi aussi j’exige les mêmes droits. Moi aussi je veux réussir !” Transformer la souffrance en résilience, tel est le message de 2019. Je vois de plus en plus de femmes prendre les devants dans l’industrie cinématographique si masculine, se motiver et s’entraider les unes les autres. Le nombre d’initiatives contre les stéréotypes et autres clichés sexistes véhiculés à l’écran se multiplient également. Parmi elles, ressort le travail porté par le Comité Parité et Diversité de 2M en faveur de la lutte contre les stéréotypes négatifs féminins dans la fiction, ou encore le séminaire préparatoire de l’UNESCO aux “Assises de la parité dans les industries du film et de l’audiovisuel au Maghreb-Machreq”, sans oublier la campagne nationale “Parité maintenant” lancée par l’association Jossour FFM, en partenariat avec la Fondation allemande Friedrich Ebert, qui plaide pour la mise en œuvre d’une parité constitutionnelle via une charte signée par une centaine d’acteurs marocains de différents horizon. À l’instar de ces actions, des professionnelles du milieu artistique et cinématographique se sont ainsi joints à moi pour initier la Fondation Tamayouz aux objectifs nombreux et ambitieux : sensibiliser la place de la femme dans le cinéma, financer les études des filles désireuses d’intégrer une école de cinéma et accompagner des productrices et réalisatrices dans leur premier projet professionnel. À l’aube d’une nouvelle année, je ne peux qu’espérer voir cet engagement porter ses fruits. Ces dernières années, une dynamique a clairement été insufflée en faveur du bien-être des femmes dans l’industrie du cinéma ainsi que dans la manière de les dépeindre à l’écran. Que ce soit pour surfer sur une mouvance ou par réelle conviction, cette énergie existe bel et bien. Elle reste indéniablement un pas vers l’avant en faveur des femmes.”

Numérique

Houda Mouttalib, Data Girl et leader de Women Techmakers Casablanca

“Les femmes ont toujours joué un rôle dans tous les domaines y compris le digital. Aussi, ont-elles participé aux dernières avancées dans les logiciels transformant, aujourd’hui, chaque aspect de notre vie. Ce qui est intéressant dans le numérique, et spécifiquement dans l’industrie de la technologie, c’est qu’il existe, bel et bien, un socle de femmes compétentes occupant des postes importants, et ce, même si l’équilibre homme-femme est loin d’être établi dans le secteur. Mieux encore, la majorité d’entre elles incite la future génération à se lancer via des meetups et autres conférences. Un constat que nous faisons notamment au Maroc, même s’il n’y a pas de statistiques exacts sur le nombre de femmes dans le secteur. Au sein de notre communauté Women Techmakers Casablanca, nous voyons, surtout cette année, de plus en plus de nouveaux visages féminins. Ces jeunes filles sont très curieuses. Elles veulent connaître les nouvelles tendances et rencontrer des experts. Résultat : on peut tout à fait affirmer que les femmes souhaitent et réussissent petit à petit à s’imposer comme le démontrent aussi les statistiques de l’année 2019 réalisées par Hackerrank. Sur 12 000 femmes développeuses de la génération Z (née depuis 1997), près d’une sur trois a appris à coder avant l’âge de 16 ans, contre 18% des femmes des générations précédentes. Autre enseignement : les femmes de la génération Z qui se préparent à entrer sur le marché du travail sont mieux armées : elles possèdent la plupart des compétences techniques recherchées (JavaScript, Java et Python) par les responsables du recrutement. Mais tout n’est pas si rose puisque leur principal obstacle reste le manque de clarté autour des rôles vacants…”

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