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Rabi’a Al-Adawiyya, chantre de l’amour divin

Écrit par Fatéma Chahid

Elle est entrée dans l’Histoire comme l’une des mystiques les plus célèbres de l’Islam et la première femme soufie. Ancienne esclave affranchie, elle a renoncé au monde matériel pour consacrer sa vie d’ascète au seul Amour de Dieu. Bien avant Hallaj et les maîtres soufis, Rabi’a Al-Adawiyya appelle à l’union parfaite avec le Divin qu’elle chante dans des poèmes d’une brûlante ferveur.

Au 8ème siècle, les Musulmans sont maîtres de la plupart des régions orientales et les richesses s’amassent chez les classes favorisées. Près de 70 ans après la mort du Prophète, les valeurs de simplicité et de spiritualité de l’Islam déclinent sous l’emprise grandissante de l’amour de la matière et de l’apparat.
Le moment était venu pour qu’une voix nouvelle s’élève pour rappeler que l’amour absolu de Dieu doit être la seule richesse du croyant et que le vrai bonheur est dans la communion avec le Divin.
Ainsi commence la mission de celle qui deviendra la plus grande figure de la spiritualité soufie et entrera dan l’Histoire comme une sainte vénérée, Rabi’a Al-Adawiyya.
Issue des Al-Atik, une tribu des Kaïs, elle naît en 719, (an 95 de l’Hégire) à Bassora (Irak), dans une famille très pauvre. À sa naissance, son père, Ismaël, lui donne le nom de “Rabi’a” (la 4ème) dans l’ordre après ses trois filles. Très pieux et indigent, le père meurt alors que Rabi’a n’a que dix ans, suivi quelques mois plus tard par la mère. Les quatre sœurs se retrouvent orphelines, seules, dans une misère extrême, sans le secours de personne. Elles décident de se séparer et trouver chacune son chemin.

SA VIE EST DEVENUE UN MYTHE

Bassora souffrait alors d’une grave épidémie suivie d’une période de disette. Les brigands et les bandits de grand chemin prolifèrent. L’un d’eux capture Rabi’a et la vend comme esclave pour une modique somme à un commerçant fortuné et très dur. Elle n’est alors qu’une petite fille. Assignée à des tâches trop pénibles pour son âge, Rabi’a subit son sort avec courage et résignation, armée de sa seule foi.
Il est difficile à partir de ce moment de séparer la fiction de la réalité tant sa vie est devenue un mythe, source de plusieurs versions. Il existe celle selon laquelle Rabi’a aurait reçu la révélation très jeune et travaillait comme domestique. La nuit, quand elle se retirait seule dans sa petite chambre pour se remettre des souffrances de la journée, elle ne se reposait pas, ne mangeait pas, ne dormait pas. Elle ne trouvait son repos et son bien-être que dans la prière, la supplication et l’amour de Dieu. Une nuit, son maître se réveille et entend de loin la voix de Rabi’a. Il s’approche et l’observe discrètement derrière la porte. Farid ad-Din Al-Attar, le biographe de Rabi’a  écrit : “Il aperçut la fillette prosternée en train de prier et de dire “Ô Dieu ! Toi Seul sais à quel point mon cœur désire T’obéir. Les prunelles de mes yeux sont à Ton service, mais Tu m’as abandonnée à la merci de cette créature violente.” Tandis qu’elle continue ses invocations et prières, le maître aperçoit une lampe planant au-dessus d’elle et dont la lumière emplissait toute la pièce. Saisi de peur d’avoir maltraité une sainte, il passe la nuit à réfléchir jusqu’à l’aube. Il appelle Rabi’a et lui dit : “Tu es libre ! Si tu le désires, tu peux rester avec nous et nous serons tous à ton service. Sinon, tu peux partir où tu veux”. Rabi’a  choisit de s’en aller et fit ses adieux.”

Des poèmes à la gloire du Divin

Les mosquées seront désormais sa demeure. Elle rejoint les rassemblements soufis, y joue de la flûte et compose des poèmes à la gloire du Divin. Rabi’a a tout juste quatorze ans. Sa notoriété commence mais son âme incline à la solitude, elle aspire à vivre dans un univers vide de créatures mais plein de la proximité du Créateur. Son cœur se purifie des vanités matérielles et éphémères de ce bas-monde pour se remplir de l’amour du Divin, al-‘ishq al-ilahi, et atteindre Le Céleste Agrément d’Allah.
Elle refuse les nombreux prétendants qui la demandent en mariage, dont le grand cheikh soufi Hassan Al-Basri. Elle expliquait ainsi son refus : “Comment prendrais-je soin d’un mari ? Je suis à mon Seigneur, et c’est dans son ombre que je m’accomplis et me fonds. Je Lui appartiens toute entière et Il occupe tout mon temps”.
Elle se retire seule dans le désert, vivant en ascète dans le dénuement le plus total. Elle ne possède guère plus qu’une cruche en terre ébréchée, une natte de jonc et une brique en guise d’oreiller, mais l’amour de Rabi’a pour Allah n’a jamais vacillé en dépit de la pauvreté et de la solitude. Elle accomplissait, dit-on, mille “rak’at” par jour. Elle mangeait très peu, et était végétarienne.
Sa réputation grandissant, de nombreux disciples et aspirants à la vie spirituelle viennent chez elle écouter ses enseignements et ses invocations poétiques.

L’Amour source d’inspiration

Rabi’a Al-Adawiyya se distingue des autres soufis en étant la première à poser l’Amour comme source d’inspiration et d’illumination, à proclamer un Amour absolu qui ne doit être entravé par aucune autre passion que l’Amour de Dieu.
Parmi ses disciples le plus illustres, on peut citer Malik ibn Dinar, l’ascète Rabah Al-Qaysi, le spécialiste du Hadith Soufiane At-Thawri et le soufi Shafiq Al-Balkhi.
Ses poèmes sont collectés dans deux opus “Chants de la recluse” et “Puisses-tu”.  Dans “Les Illuminations de La Mecque”, Ibn Arabi en cite quelques vers  “Mon Dieu, si je ne t’adore que par crainte de Ton Enfer, brûle-moi dans ses flammes ! Et si je ne t’adore que  par convoitise de Ton Paradis, prive-moi de ses plaisirs ! Je ne t’adore que pour Toi, car Tu mérites l’adoration. Alors ne me refuse pas la contemplation de Ta face impérissable !”
L’autre version, plus romancée, de la vie de Rabi’a est racontée en 1963 dans le film arabe “Rabi’a Al-Adawiyya” dont le rôle-titre est joué par l’actrice égyptienne Nabila Obeïd. Rabi’a est présentée comme une orpheline, devenue esclave et prostituée, livrée à la débauche chez ses différents maîtres fortunés. Peu à peu, Rabi’a est habitée par le souffle divin et tend à la rédemption à travers la prière, le jeûne et l’abstinence. Une nuit, le maître l’entend invoquer un bien-aimé à qui elle se livre tout entière dans des paroles brûlantes d’amour et passion. Ivre de colère et de jalousie, il jette Rabi’a en prison mais elle continue là ses invocations et ses prières. Convaincu de sa piété, il l’affranchit et la laisse partir.

La Mère du Bien    

Rabi’a Al-Adawiyya est morte dit-on entre 80 et 90 ans, âge très avancé pour l’époque. Vivant dans un dénuement absolu, elle avait pour seuls biens, la méditation, la contemplation et l’adoration du Créateur. Elle a marqué le courant soufi comme étant la poétesse mystique qui a introduit dans la spiritualité musulmane la notion de l’amour absolu et inconditionnel de Dieu.
À travers les Croisades, le récit extraordinaire de la vie de Rabi’a et le mythe qu’elle incarne sont portés en Europe par les chevaliers chrétiens. Le souffle divin de ses poèmes aurait inspiré de nombreuses religieuses et même quelques saintes comme Thérèse d’Avila, dans une Espagne encore imprégnée de l’héritage de l’Islam.
Elle serait enterrée à Jérusalem, sur le Mont des Oliviers et sa tombe est devenue lieu de pèlerinage.
Icône de la poésie mystique, femme ascète et désincarnée, illuminée du seul amour de Dieu,  Rabi’a Al-Adawiyya est portée au rang de sainte, surnommée “La Mère du Bien”. Elle a laissé pour la postérité un legs spirituel inestimable qui a contribué à forger sa légende. 

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