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Oum Kelthoum, l’astre de l’Orient

Écrit par Fatéma Chahid

Incomparable, inégalée, la Diva Oum Kelthoum est le symbole de toute une civilisation et la quintessence de la musique arabe. Adulée, elle a reçu les titres les plus glorieux: Kawkab Acharq, quatrième pyramide d’Egypte, Sayyidat Attarab. Ses chansons, ancrées dans nos mémoires et dans nos vies, sont entrées dans la légende. Ses trois concerts à Rabat en 1968 font partie de l’Histoire du Maroc.

Chignon laqué et lunettes noires, robe longue, bras couverts et foulard de soie au poignet, Oum Keltoum a créé un personnage, un “look”. Des boucles d’oreilles en diamant sont sa seule coquetterie. Quand, rituellement tous les premiers jeudis du mois, la Diva chantait aux théâtres d’Al Azbaquia ou Ramsès, le concert était retransmis sur les ondes. Alors les rues du Caire, comme celles des villes des pays arabes, se vidaient, la vie s’arrêtait, les gens se précipitaient dans les cafés ou à la maison pour s’agglutiner autour du poste radio et écouter le mythe vivant chanter. Dans toute l’histoire de la musique, non seulement arabe mais universelle, un tel phénomène est unique. “Les Arabes ne s’entendent en rien sauf à aimer Om Kelthoum”, disait le grand Naguib Mahfoud.

Fatma Oum Kelthoum al-Sayyd al Baltagui, naît vers 1898, dans une famille pauvre de Tmaë el Zaharya, petit village du delta du Nil. Enfant, elle aide sa mère à ramasser le coton dans les champs. Pour arrondir ses fins de mois, le père, Cheikh Ibrahim, imam d’une petite mosquée et munshid (hymnode), interprète des chants religieux dans diverses cérémonies, au village et alentours. Impressionné par la voix de sa fille, il décide de lui apprendre la cantillation coranique et l’intègre avec son frère Khaled à sa troupe de cheikhs. Pour ne pas déroger aux valeurs morales, on habille la petite Thuma (son surnom) en bédouin. Le succès est immense. Elle est désormais le “Rossignol du Delta” et devient le gagne-pain de sa famille. Elle a seize ans et sa voix va forcer le destin. Lors d’une soirée privée, elle rencontre le chanteur Cheikh Abou el âla Mohamed et le luthiste Zakaria Ahmed qui, éblouis par son talent, persuadent le père de permettre à la jeune prodige de venir au Caire compléter sa formation musicale.

Femme émancipée et symbole de son siècle

C’est ainsi qu’au début des années 1923, elle s’installe au Caire, sous la protection d’un impresario, Sadiq Ahmad.

Bravant l’autorité paternelle, Oum Kelthoum se défait de ses déguisements d’homme. Elle a vingt ans et se produit sur la scène de plusieurs théâtres, en femme libérée et dans ce look devenu légendaire. Elle s’est créé un style, une griffe et va devenir une femme émancipée, symbole de son siècle, passant avec aisance de la ruralité aux salons brillants, sachant parler aux Princes comme aux gens de la rue. Son répertoire délaisse le religieux au profit de mélopées passionnelles.

Elle fait deux rencontres déterminantes : le célèbre poète Ahmed Rami, à qui elle doit son initiation à la littérature française et qui lui écrira pas moins de 137 chansons, surtout d’amour, dont la cultissime “Enta Omri, et le virtuose du luth, Mohamed Qasabji qui ouvre à Oum Kelthoum les portes du Palais du Théâtre Arabe. C’est sur cette scène que la cantatrice va vivre ses premiers succès. Sa voix est exceptionnelle, incomparable : 14.000 vibrations /seconde et fera l’admiration notamment de Maria Callas.

En 1932, sa notoriété est telle qu’elle est invitée dans plusieurs capitales arabes, Damas, Bagdad, Beyrout, Tripoli et d’autres.

Sa consécration lui vaut les honneurs de la famille royale. Le roi Farouk la décore de l’Ordre “Nishan el Kamal”. Malgré cette distinction, Oum Kelthoum se voit refuser ses fiançailles avec l’oncle du roi. Elle en sera profondément blessée et humiliée.

L’aura d’une figure sacrée

En 1948, elle fait la rencontre politique de sa vie : le Colonel Gamal Abdennaser, futur Président d’Egypte. Leur admiration est réciproque. Ardente patriote, elle devient l’un des symboles les plus forts de l’unité nationale et “la voix du régime”. En 1967, elle chante pour les soldats lors de la Guerre des Six jours et reverse au gouvernement égyptien toute la recette de ses tournées.

N’oubliant jamais ses origines modestes, la “Cantatrice des pauvres” s’investit dans des œuvres caritatives en faveur des déshérités et aurait aidé plus de deux cents familles au cours de sa vie.

Les années 40 à 60 constituent l’âge d’or de la carrière d’Oum Kelthoum. Elle s’entoure de compositeurs de talent comme Zakarya Ahmad et le poète Bayram al Tounsi. Elle change de style grâce aux compositions du jeune Ryad Sanbati qui lui compose “Salou Qalbi” sur le poème du grand poète Ahmed Chawqi, puis “Woulida al Houda”. Au faîte de la gloire, la Diva chante “Roubaiyyat al Khayyam”. En 1964, Oum Kelthoum enregistre une des plus belles chansons d’amour qui soit : “Enta Omri” qui marque sa première collaboration avec Mohamed Abdelwahab et un tournant dans son registre musical. Avec les compositions d’un prodige de vingt-huit ans, Baligh Hamdi, ce seront des monuments comme “Al Atlal”, la préférée du Président Nasser, “Chams al Assil”, “Aghadan Alqak”, “Inta fin wel hob fin”, “Fakkarouni”, “Serat el Hob”, “Alfi Lila ou Lila”, “Amal Hayati” et tant d’autres. Elle acquiert l’aura d’une figure sacrée, offerte mais intouchable, présente mais inaccessible, fusion du sensuel et du sacré.

Parallèlement, Oum Kheltoum s’essaie au cinéma : elle joue dans “Wedad, le chant de l’espoir”, “Dananir”,  “Aïda”, “Sallama” et  “Fatma”, avec le metteur en scène Ahmad Badrakhane, mais délaisse vite le septième art.

Sa renommée dépasse les frontières. Invitée à Paris, elle va donner à l’Olympia deux concerts devenus mythiques, les 16 et 17 novembre 1967. Trois chansons en six heures, des admirateurs venus en charters spéciaux de toute l’Europe. “Un public de fanatiques envoûtés et en transe collective, à genoux devant  une déesse, une cérémonie magique”, écrit la presse parisienne qui n’avait jamais rien vu de pareil. Le Général de Gaule la félicite.

Trois concerts historiques à Rabat


Le Maroc a vécu pareil séisme quand Oum Kelthoum est venue chanter à Rabat, au Théâtre Mohammed V en 1968. Trois concerts historiques, les 16, 17 et 18 mars. Trois cents dirhams la place, une fortune pour l’époque. Voir Oum Kelthoum et mourir. Déesse en caftan, elle va enivrer un public entre extase et folie quand elle susurre à l’infini “Douq maâya lhob, douq, douq douq, habba  bhabba”. Reçue en privé par Hassan II et de grandes familles marocaines, la Diva n’oublie pas le peuple, et rend visite à des familles démunies auxquelles elle offre des moutons pour Aïd al Adha. Populaire à l’extrême, elle n’hésite pas à se mêler à une troupe d’Ahouach. Elle dira cet hommage : “Les Marocains ont la musique dans les veines. C’est un peuple d’artistes.”

Vers la fin des années 60, Oum Keltoum souffre de graves crises néphrétiques. Dans sa maladie, elle est soutenue par son mari le Docteur Hassan El Hafnaoui. Après une longue hospitalisation aux Etats-Unis, elle revient dans son pays pour y mourir à l’aube du 3 février 1975. Le deuil s’abat sur l’Egypte, la nation arabe tout entière pleure sa Diva. Une marée humaine de plus de 5 millions de personnes la porte au cimetière du Caire. “Ce sera son plus grand concert”, dira Naguib Mahfoud.

En 2001, au Caire, le Musée Kawkab Acharq est inauguré à sa mémoire. Il existe plusieurs films et romans sur sa vie. Hommage universel : nombre de villes, dont Casablanca, ont une rue et des cafés Oum Kelthoum, dédiés exclusivement à ses chansons.
Plus de 40 ans après sa mort, l’Astre de l’Orient continue de briller dans le firmament des étoiles de légende.

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