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Carmen, la femme fatale

Écrit par Fatéma Chahid

Personnage de fiction créé par Prosper Mérimée, Carmen a pris corps et forme dans l’opéra de Georges Bizet jusqu’à devenir un mythe vivant. Gitane flamboyante et sensuelle, belle et sauvage, Carmen incarne la femme libre et libérée, indomptable et rebelle, séductrice et fatale.

“L’amour est enfant de bohème/ il n’a jamais jamais connu de loi/ si tu ne m’aimes pas je t’aime/ et si je t’aime alors prends garde à toi ! / prends garde à toi !” Qui, de par le monde ne connait ce fameux air “La habanera” de l’opéra le plus joué au monde, Carmen de Bizet ?

Quand Prosper Mérimée, écrivain français, publie en 1845 une nouvelle intitulée Carmen, il ne se doutait pas que son personnage féminin allait le dépasser et occulter toutes ses autres belles œuvres littéraires, comme “Colomba” ou “Matteo Falcone”. Ce simple prénom, Carmen, va connaître un fabuleux destin et entrer dans la légende grâce à son incarnation à l’opéra.

Mérimée adorait l’Espagne et y séjournait souvent. Au cours de son premier voyage dans la péninsule ibérique, il rencontre la Comtesse de Montijo, mère de la future impératrice de France, Eugénie de Montijo. Elle lui raconte un fait divers tragique : une femme belle et fascinante venait d’être tuée par son amant jaloux.

Deux personnalités opposées

Quinze ans plus tard, Mérimée décide d’écrire cette histoire, et en bon connaisseur des mœurs des Gitans, il choisit de faire de l’héroïne une Bohémienne, une Rom. Il lui donne le nom de Carmen qui signifie en latin “formule magique”. Face à cette gitane, fille du peuple, il crée le personnage de l’amant, un Basque de la petite noblesse, vertueux chrétien et gentilhomme, un “hidalgo”, Don José Lizarrabengoa. Mérimée décrit par là deux ethnies antagoniques : d’un côté, les Gitans, nomades, marginaux, défiant la loi, et de l’autre, les Basques, enracinés dans leur hispanité, respectueux de l’Eglise et de l’ordre établi.

Pour les héros de l’histoire, il dessine deux personnalités opposées : Carmen à la beauté du diable, au charme ravageur, femme fatale, fière rebelle, sans attaches, ni dieu ni maître. Et Don José, citoyen exemplaire mais que son amour pour Carmen va envoûter et terrasser jusqu’à l’affaiblir et le rendre fou.

Les antagonismes entre leurs deux mondes provoquent une intensité dramatique. L’affrontement des deux caractères ne peut que générer une tragédie, une mise à mort, comme celle, inéluctable, d’un taureau dans l’arène.

Quand Don José rencontre pour la première fois la belle gitane, elle est cigarière dans une manufacture de cigares à Séville. Lui est sous-officier dans la caserne voisine. Lorsqu’elle se bat avec une autre ouvrière et la blesse au visage avec un couteau, Don José l’arrête et la met en prison, mais la belle le provoque, déploie ses charmes redoutables et quand elle lui jette une fleur, l’homme est conquis, vaincu. Il la libère, déserte de l’armée et la suit dans sa vie pleine de dangers dans les montagnes car Carmen est amie de contrebandiers. Elle fume et boit avec les hommes, chante et danse dans les tavernes à rendre fou cet amant éperdu et soumis. Pour elle, il devient chef d’une troupe de brigands, et en arrive même à tuer, par jalousie, un rival, Garcia. 

Volage et indépendante, la belle séductrice multiplie les conquêtes. Quand elle tombe amoureuse d’un célèbre toréador, elle dédaigne Don José, insensible à ses paroles d’amour déchirantes. Désespéré, fou de rage et de colère, il la tue d’un coup de couteau devant les portes de l’arène. Par amour, il devient traître, hors-la-loi et par deux fois un assassin. Ainsi finit en tragédie, l’histoire de Carmen de Mérimée.

Un opéra très populaire

Trente ans après, cette simple nouvelle est adaptée par deux librettistes, Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en musique par le compositeur français Georges Bizet, elle devient un opéra, Carmen, qui entrera dans l’histoire de la musique comme l’opéra le plus populaire du répertoire français et l’œuvre lyrique la plus jouée dans le monde.

Meilhac et Halévy ainsi que Bizet ont accentué le caractère archétypal de Carmen en inventant Micaëlla, son exact opposé, avec son prénom féminin de l’archange Michaël. Avec sa jupe bleu ciel (couleur virginale), ses nattes qui renvoient à l’enfance, sa blondeur (innocence et douceur), elle a une fonction d’ange gardien envers son fiancé Don José qu’elle aime et cherche à protéger de la chute fatale. Carmen, au contraire, a un prénom qui signifie à la fois “paroles magiques, enchantement, chant et prédiction”, des sens qui correspondent parfaitement aux capacités du personnage : envoûtement de Don José, utilisation du chant comme moyen de séduire et art de cartomancienne pour prédire l’avenir. Un physique inoubliable de beauté gitane : longue chevelure noire, peau sombre, yeux de jais, bouche sensuelle et une voix dont Bizet choisit une tessiture de mezzo soprano. Il habille Carmen d’un jupon court de couleur rouge (la passion) et d’un corset noir qui couvre à peine sa poitrine. Un corps dénudé d’allumeuse, de croqueuse d’hommes, danseuse de séguedilla, fumeuse de cigares et buveuse de vin. À l’exact opposé de l’angélique Micaëlla, symbole du Bien, Carmen incarne pour Don José l’image du Mal, auquel il va pourtant succomber. “Tu es le Diable”, lui dit-il, alors que fou d’amour, ce soldat bascule pour elle dans le camp des hors-la-loi. Irrésistible et provocatrice, elle lui jette son éventail en chantant ce fameux air “L’amour est un oiseau rebelle/que nul ne peut apprivoiser/et c’est bien en vain qu’on l’appelle/ s’il lui convient de refuser.”

Libre, passionnée et ensorceleuse    

Dans la dernière scène, il la supplie en vain, elle le rejette, chante et danse, coquette et cruelle. Le drame est inéluctable : Don José tue Carmen, tandis que de l’arène, montent des clameurs célébrant la victoire du toréador. Les portes s’ouvrent, et, près de Don José penché sur le cadavre de Carmen, la foule passe, portant en triomphe le vainqueur sur ce fameux air : “Toréador, en garde/ toréador, toréador/ songe bien en combattant/ que l’amour t’attend, toréador/ l’amour l’amour t’attend.”     

Le 3 mars 1875 est donnée la première représentation à Paris, suivie par d’innombrables autres dans les capitales du monde entier. Le succès est fulgurant. Une étoile est née. Le personnage littéraire quitte la pure fiction pour entrer dans une réalité tangible : Carmen a désormais un corps, une voix, une personnalité. Femme de chair et de sang, elle s’avance dans la lumière, chante et danse, fascine, envoûte, cristallise les désirs et les envies. Libre, passionnée et ensorceleuse, elle devient un symbole pour les femmes et un fantasme pour les hommes. Le processus de mythification était accompli : Carmen entre dans la légende.

Carmen a inspiré plusieurs personnages tels “Garance” du film “Les enfants du Paradis”, “Lolita” de Nabokov, ainsi que les femmes fatales du cinéma noir américain.

Outre de nombreuses mises en scènes, notamment celle de Jérôme Savary, Carmen a été chorégraphiée par les plus grands comme Roland Petit et Antonio Gades. Le cinéma s’est emparé aussi du mythe de Carmen à travers une filmographie de plus de vingt adaptations, dont celles de Charlie Chaplin, Ernst Lubitsh, Jean-Luc Godard, Carlos Saura ou Franco Zefirelli. Le personnage de Carmen a été porté par des grandes mezzo sopranos : Teresa Berganza, Julia Migenes ou Béatrice Uria-Monzon.

Mythe de la passion destructrice, Carmen la gitane incarne pour la postérité la femme fatale, libre et rebelle. Immortelle Carmen

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