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Siham Benchekroun : “Le monde a besoin de notre discernement et de notre implication” (1/3)


La littérature bouleverse, secoue ou booste. Son pouvoir est illimité et inestimable. Trois femmes engagées témoignent de l’impact positif qu’ont eu plusieurs auteur(e)s et livres dont certains titres resteront à jamais graver dans leur mémoire. Rencontre avec Aicha Ech Chenna, fondatrice de l’Association Solidarité Féminine (ASF), Leïla El Andaloussi, présidente de Wimen, premier réseau international des femmes dirigeantes au Maroc et Siham Benchekroun, médecin psychothérapeute et écrivaine, qui milite pour les droits des femmes notamment l’égalité dans l’héritage, un débat qu’elle a notamment ouvert à travers l’ouvrage collectif « L’Héritage des femmes, Réflexion pluri-disciplinaire sur l’héritage au Maroc ».

Quel ouvrage vous a bouleversé ? En quoi ?

Lectrice passionnée, j’ai été profondément touchée par plusieurs livres. Les uns par leur beauté, d’autres par leur profondeur ou leur sagesse. Je suis particulièrement sensible à la célébration de l’Humanité, en ce qu’elle a de grâce et de fragile.

Enfant, à quel(le) héros ou héroïne rêviez-vous de ressembler ?

Enfant, je lisais Le club des Cinq et je m’identifiais à Claude, une sorte  de garçon manqué, à l’âme de détective. Dans la même veine, j’aimais aussi Fantômette et je dévorais la série des Alice. Comme ces héroïnes, j’avais le cœur justicier ! En revanche, j’étais agacée par les personnages féminins pleurnicheurs, en couettes et en jolies robes.

Selon vous, quel personnage de littérature pourrait être un exemple pour les petites filles ?

Il y en a beaucoup, aussi bien dans la littérature jeunesse francophone qu’arabophone. En fait, le personnage de littérature qui pourrait être un exemple pour une petite fille (ou un petit garçon) serait celui qui incarnerait les valeurs humaines universelles, bien au-delà des différences culturelles : l’amour, la bonté, l’empathie, la solidarité, l’honnêteté, le respect des autres, la tolérance, le sens du travail… Il est nécessaire d’inspirer nos petites filles par des personnages féminins non pas passifs et obéissants, mais courageux, généreux, travailleurs, impliqués dans le monde…

Sur votre table de chevet, quel bouquin, peut-on trouver ?

Je ne lis jamais un seul livre à la fois. Ainsi, on y trouve une pile de bouquins et, selon mon humeur et mon état, je poursuis la lecture de l’un ou de l’autre. Une grande partie de mes lectures a trait à la spiritualité, la philosophie et la psychothérapie. Je lis également beaucoup de livres engagés, en particulier dans les droits humains et la protection de l’environnement. Finalement mes lectures sont très sérieuses ! Lorsque j’ai besoin de me reposer, il m’arrive de lire un roman ou un livre drôle.

Pour vous, quel(le) auteur(e) incarne le mieux la littérature féministe ? Pour quelle(s) raison(s) ?

Vous répondre me conduirait à des raccourcis. Il y a tant d’écrivains qui ont marqué leur milieu et leur époque par des livres devenus des repères dans l’histoire du féminisme ! Certains sont célèbres comme, en France, Olympe de Gouge avec son fameux appel : “Femme, réveille-toi”, Simone de Beauvoir dans “Le Deuxième Sexe” où elle écrit cette phrase mémorable “On ne naît pas femme, on le devient”. Citons aussi la femme de lettres anglaise, Virginia Woolf, l’écrivaine américaine Anaïs Nin, ou encore la militante et écrivaine égyptienne Nawal El-Saadawi et la Marocaine Fatéma Mernissi. Mais il y a beaucoup d’autres femmes qui se sont engagées avec la force de leur plume. Bien sûr, il y a aussi des auteurs hommes qui ont défendu les droits des femmes par leurs écrits. Soulignons au passage que les grandes militantes féministes n’ont pas forcément été écrivains, et que les femmes écrivains ne sont pas forcément féministes. Notons aussi, entre parenthèses, que la littérature considérée féministe compte également de médiocres productions, purement commerciales, dont certaines ont fait un buzz, car le créneau “Femme” est vendeur pour l’édition depuis plusieurs décennies !

D’après vous, la littérature engagée a-t-elle encore un rôle à jouer aujourd’hui, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux ? Pourquoi ?

La littérature engagée aura toujours sa place. Dans le futur, nous lirons de plus en plus sur des écrans, mais nous continuerons à lire ! Et les textes engagés seront toujours là pour nous réveiller et nous convaincre. À mon sens, le plus dangereux, ce n’est pas le risque de disparition du texte engagé, c’est la tendance à la lecture rapide, et l’attrait pour l’information instantanée et l’image choc. La littérature engagée risque d’être remplacée par des “messages” et des slogans.

À vos yeux, que doit la littérature aux femmes ?

Au début (cela a nettement changé depuis), parce qu’elles étaient engagées dans une démarche féministe, beaucoup de femmes ont composé des projets autobiographiques, des correspondances, des journaux intimes, et des confessions. Tout cela a certainement impacté la littérature et les styles littéraires. Par ailleurs, les femmes ont eu plus de facilité à exprimer l’intime et à revendiquer la tendresse. C’est peut-être aussi ce que la littérature leur doit en partie. Enfin, la lutte pour l’amélioration des droits des femmes, entre autres droits, a contribué à l’essor de la littérature militante. Ces distinctions de genre dans la littérature tendent à s’effacer aujourd’hui.

Certains auteurs, comme George Orwell, ont dessiné, avec finesse et justesse, le monde en devenir. Et vous, si vous aviez à le faire, comment verriez-vous les 50 prochaines années ?

Quelle question difficile ! Il y a tellement de courants contraires qui s’affrontent en permanence… D’un côté, j’observe une sorte d’individualisme à outrance, avec une recherche obsessionnelle du plaisir et de la satisfaction rapide. C’est le courant des luttes de pouvoir et de l’adoration du dieu argent. D’un autre côté, il y a de grands mouvements citoyens, des millions d’individus et de groupes d’individus impliqués dans la protection de l’environnement, l’égalité des chances, le respect des droits, le civisme, le partage des richesses, etc. Quelle tendance conduira le monde ? Dans quoi s’engageront les générations montantes ? Quel sera le niveau de prise de conscience par rapport à notre interdépendance les uns les autres, et à notre risque de couler avec une planète mutilée de toute part ? Beaucoup prédisent une crise sociétale majeure prochaine. Faudra-t-il passer par des crashs pour se relever ? Pourrons-nous nous relever ? En réalité, nous vivons une période critique à plusieurs niveaux et il est réellement difficile de prédire notre devenir avec justesse. Ce qui est certain, c’est que le monde, plus que jamais, a besoin de notre discernement et de notre implication.

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