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Leïla El Andaloussi : “C’est grâce à la plume engagée de femmes qu’on peut faire bouger les lignes” (2/3)


La littérature bouleverse, secoue ou booste. Son pouvoir est illimité et inestimable. Trois femmes engagées témoignent de l’impact positif qu’ont eu plusieurs auteur(e)s et livres dont certains titres resteront à jamais graver dans leur mémoire. Rencontre avec Aicha Ech Chenna, fondatrice de l’Association Solidarité Féminine (ASF), Leïla El Andaloussi, présidente de Wimen, premier réseau international des femmes dirigeantes au Maroc et Siham Benchekroun, médecin psychothérapeute et écrivaine, qui milite pour les droits des femmes notamment l’égalité dans l’héritage, un débat qu’elle a notamment ouvert à travers l’ouvrage collectif « L’Héritage des femmes, Réflexion pluri-disciplinaire sur l’héritage au Maroc ».

Quel ouvrage vous a bouleversé ? En quoi ?

“Ce que le jour doit a la nuit” de Yasmina Khadra m’a beaucoup plu et ému. Il relate l’histoire d’un pays sous le joug de l’occupation et sublime le sentiment patriotique, l’honneur, la dignité de tout un peuple exprimé par la voix de l’auteur. La tragédie, la précarité et la souffrance d’une famille, décrite par la plume incomparable de Yasmina Khadra, dans une véritable traversée du désert, sont des plus émouvantes surtout lorsque des sentiments comme l’amour et l’amitié sincères qui traversent le temps et les générations deviennent aussi une pièce centrale dans l’histoire. J’ai aussi été très marquée par “Alamut” de Vladimir Bartol, véritable chef-d’œuvre qui montre les travers des dogmes, et des religions lorsqu’ils sont exploités par des obscurantistes à des fins de pouvoir.

Enfant, à quels héros ou héroïne rêviez-vous de ressembler ? Pourquoi ?

La littérature a nourri ma jeunesse et mon adolescence. Prendre entre mes mains un roman était ainsi un moment d’inspiration et de bonheur voire une source de détente qui me laissait rêveuse… Comme beaucoup d’entre nous, je me suis souvent identifiée aux personnages de ces romans. Toutefois, je ne rêvais pas systématiquement de ressembler à l’héros ou à l’héroïne. Le personnage qui m’attirait, était plutôt le personnage le plus positif, philosophique, sage et passionné. Il devait m’inspirer et me donner de véritables leçons de vie, à travers ce qu’il pouvait incarner.

Selon vous, quel personnage de littérature pourrait être un exemple pour les petites filles ?

Autrefois, c’était incontestablement “Les Petites filles modèles” de la Comtesse de Ségur. Aujourd’hui, le modèle a changé et les romans préférés des jeunes filles ne sont pas ceux qui se terminent par un mariage ou la rencontre du Prince charmant. Je pense que les filles, autant que les garçons, sont désormais séduites par des livres prônant des valeurs et mettant en avant des histoires drôles, du suspense et d’humeur. En tout cas, il me semble que l’approche “genre” tend à disparaître.   

Sur votre table de chevet, quel bouquin  pourrait-on y trouver ?

“La Confrérie des Éveillés” de Jacques Attali, en deuxième lecture car il me semble qu’il en faut plus qu’une pour ce roman…

Pour vous, quel(le) auteur(e) incarne le mieux la littérature féministe ? Pour quelle(s) raison(s) ?

J’aimerais citer Fatéma Mernissi, une grande militante et figure de proue de la cause féministe. Elle a beaucoup dénoncé les injustices de genre à travers notamment ses réflexions et ses débats à l’échelle du monde arabo-musulman. C’était aussi une sociologue chercheuse, auteure et journaliste hors pair. “Rêves de femmes, une enfance au harem” a été l’un de ses grands best-sellers. Au moment de la réforme du statut personnel au Maroc en 2004, elle avait également joué un rôle crucial, en engageant une réflexion sur la déconstruction de certains discours.

D’après vous, la littérature engagée a-t-elle encore un rôle à jouer aujourd’hui, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux ? Pourquoi ?

Les modes de communication et d’expression changent. L’Internet peut être un formidable moyen de démocratisation de la littérature en la rendant plus accessible. Dans ce sens, de plus en plus de romans sont partagés et invitent à la lecture. À mon avis, à l’ère des réseaux sociaux, la littérature gardera toutes ses lettres de noblesses.

À vos yeux, que doit la littérature aux femmes ?

On dit que les femmes ont plus d’aptitude pour l’écriture. C’est peut-être vrai, mais en tout cas, nous avons hérité d’une littérature très masculine, comme dans tous les autres domaines où la suprématie des hommes était de mise. Certaines femmes publiaient même de façon anonyme leur roman. Ainsi, l’histoire transcrite dans une littérature masculine n’a pas toujours été reconnaissante et n’a pas suffisamment mis en lumière certains parcours de femmes exceptionnelles. Aujourd’hui, de plus en plus d’auteures très talentueuses, investissent ce champ et laissent leurs empreintes. Si les femmes ne sont pas automatiquement dans le militantisme féministe lorsqu’elles se mettent à l’écriture, il est clair que c’est par elles que certains messages peuvent être transmis et les situations d’iniquité contestées. C’est grâce à leur courage et leur plume engagée qu’on peut faire bouger les lignes.   

Certains auteurs, comme George Orwell, ont dessiné, avec finesse et justesse, le monde en devenir. Et vous, si vous aviez à le faire, comment verriez-vous les 50 prochaines années ?

Des changements importants vont survenir et bouleverser profondément notre société, notamment au niveau du digital qui entraînera une onde de choc dans tous les autres domaines que ce soit le secteur social, économique ou encore le système éducatif pour ne citer qu’eux. Ainsi, nos enfants seront éduqués autrement. Le monde sera de plus en plus un univers ouvert et accessible. Les jeunes générations futures seront, quant à elles, très mobiles voire des “globetrotters”, entretenant des relations très riches avec le reste du monde. Ce que j’espère, c’est que nos enfants ne soient pas blasés et qu’ils puissent garder cette capacité de rêver et de découvrir toutes les belles choses qu’ils auront l’opportunité de rencontrer sur leurs chemins. 

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