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Brahim El Mezned : “L’oubli ne menace pas uniquement le répertoire de l’Aïta”

Écrit par Khadija Alaoui

Manager culturel, musicologue, ethnologue, directeur artistique du festival Timitar d’Agadir et de Visa for music, Brahim El Mezned est un passionné des musiques du Maroc. Il vient de signer la première anthologie consacrée à l’Aïta.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser à l’histoire des chikhates ?   

Je suis un passionné des musiques et des arts populaires du Maroc depuis mon jeune âge. À travers un cumul d’expériences professionnelles, j’ai eu la chance de rencontrer des artistes, toutes disciplines confondues, mais je garde une sympathie particulière à l’égard de ceux qui contribuent à la préservation du patrimoine diversifié de notre pays. Ainsi, mes rencontres avec les cheikhates et chioukhs de l’Aïta m’ont donné l’envie de travailler sur une œuvre, sous forme d’anthologie, réunissant la diversité des formes de cet art.

Ce qui m’a également motivé à réaliser ce travail, c’est le soutien de la fondation OCP qui a cru en ce projet et que je remercie vivement. La disponibilité d’une infrastructure de qualité tel que le Studio Hiba, le professionnalisme de son équipe nous a permis d’enregistrer plus de 200 musiciens et 35 interprètes et de faire un excellent travail de mixage et de mastering.

Chikhates et Chioukhs de l’Aïta a été le coup de cœur de l’Académie Charles Cros, et votre ouvrage est en phase d’impression. Quel a été le fil conducteur de ce travail de recherche ?

Effectivement, le prix Coup de Cœur 2017 décerné par l’Académie Chales Cros a été une très belle reconnaissance de ce travail. Ce projet s’est cristallisé à partir d’un moment très fort que nous avons passé sur le terrain, en allant, entre autres, sur les territoires de Tafilalet, de Sebt Guezoula, de Khouribga, de Safi, d’El Jadida, de Tanger, d’Errachidia… Cette phase préparatoire, qui s’est étalée sur plusieurs mois, nous a permis d’imaginer et de concevoir le projet. Nous étions émus de voir l’enthousiasme des artistes pour ce projet. En effet, la préservation du patrimoine de l’Aïta a toujours été un sujet d’inquiétude pour eux. Grâce à cette anthologie, plusieurs maîtres ont pu enregistrer leur répertoire. Leur souci : être authentiques, restituer les sons et les rythmes le plus fidèlement possible et permettre à cette anthologie de compter parmi les grandes références de ce genre musical. Cette anthologie, en forme de coffret, contient également un livret illustratif en versions arabe, française et anglaise.

Des personnages mythiques ont donné ses lettres de noblesse à la musique populaire et le statut des chikhates a beaucoup évolué ces derniers temps. Ces femmes sont-elles pour autant reconnues à leur juste valeur ?

Je crois que le travail des cheikhates, notamment celles qui continuent à perpétuer cette tradition, est inestimable. Le rôle des cheikhates dans la société est extrêmement important, dans la mesure où elles sont les témoins de notre société, et, surtout, l’unique pont de perpétuation et de transmission de ce patrimoine. J’ai été étonné en découvrant en elles une modernité exceptionnelle et une tolérance rare.

Aujourd’hui, l’enjeu est celui de la conservation de ce répertoire en péril, fragilisé par l’introduction d’instruments occidentaux, de plus en plus utilisés par les artistes, les préférant aux instruments acoustiques. Je pense que perpétuer cette tradition est primordial, et nous avons besoin d’institutions dédiées à la perpétuation et à la promotion des musiques traditionnelles, au profit de la continuité de l’expression musicale marocaine.

Il est indéniable que les chikhates sont les précurseurs des interprétations populaires, mais continuent-elles à être des références dans la musique populaire ?

Aujourd’hui, la jeunesse ne connaît malheureusement pas suffisamment le répertoire de l’Aïta. La mondialisation fait qu’on est submergé par des sonorités qui ne viennent pas uniquement du Moyen-Orient, mais du monde entier. Il est alors essentiel d’accompagner cette expression, d’abord en l’enregistrant et la préservant, pour qu’elle soit source d’inspiration pour les jeunes qui travaillent sur les musiques actuelles, et pour pouvoir la transmettre à la nouvelle génération, notamment les jeunes filles. C’est la seule manière de perpétuer la voix exceptionnelle des chikhates, qui créent beaucoup d’engouement et de sympathie à chaque fois qu’elles se produisent au Maroc comme ailleurs.

Ce genre musical sera-t-il un jour condamné à disparaître ?

L’oubli ne menace pas uniquement le répertoire de l’Aïta, le danger est le même pour d’autres expressions musicales marocaines, un travail sur la conservation et de la promotion reste alors une priorité. Sauf qu’il ne suffit pas d’enregistrer cette musique, ou de la “musualiser”. Il faut lui donner vie. Je me réjouis de voir que des artistes s’en inspirent pour créer des musiques nouvelles. Je pense que ça pourrait être une mine extraordinaire pour les générations futures. Sans oublier le travail à réaliser sur le répertoire classique lui-même, qui est toujours présent dans nos fêtes traditionnelles. Cela prouve que les Marocains sont très attachés à cette expression musicale. 

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