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Alerte rouge pour la culture

Écrit par Khadija Alaoui

Toutes les filières du secteur des industries culturelles, créatives (ICC) et événementielles sont à l’arrêt. Une situation qui met à mal ce secteur considéré à tort par certains non essentiel et qui emploie pourtant plus de 100.000 personnes. Décryptage.

à l’exception de quelques rares expositions organisées au compte-goutte, le secteur des industries culturelles et créatives (cinéma, édition, arts visuels, audiovisuel, spectacles vivants, concerts, théâtre, tournées, galeries, festivals, événementiel) est à l’arrêt total depuis mars 2020. “Cette crise sanitaire a mis violemment en difficulté les acteurs des industries culturelles et créatives, on ne sait pas quand est-ce qu’on va en sortir, on n’a pas de visibilités sur les modalités de reprises donc on ne peut pas planifier d’où la nécessité de mise en place de mesures urgentes afin de préserver les emplois et assurer la relance du secteur”, avait alerté la Fédération des industries créatives et culturelles (ICC) qui estimait à fin mai les pertes subies par le secteur à 2 milliards de dirhams. “1.100 entreprises ont accusé 70% de baisse de leur chiffre d’affaires en moyenne. Des associations culturelles structurantes ont dû cesser leur activité. Plusieurs milliers de professionnels indépendants, d’artistes et de techniciens qui constituent l’écosystème de la création et de la production culturelle au Maroc, se sont retrouvés sans travail”, précise encore l’ICC.
Le changement à la tête du ministère de la culture le 6 avril, au cœur même du confinement, rappelle si besoin est, l’importance de ce secteur aux yeux du Souverain. Aussi, et depuis sa nomination, Othmane El Ferdaous, ministre de la Culture, de la jeunesse et des sports n’a eu de cesse de lancer des signaux forts envers le secteur. C’est d’abord un programme exceptionnel de soutien aux acteurs culturels des mondes de l’art et du livre, personnes physiques, associations et entreprises en vue d’atténuer l’impact socio-économique de l’état d’urgence sanitaire, mais aussi des aides et du soutien au cinéma et à l’édition…

La culture, facteur de développement
Les aides à la production, qui n’ont pas bénéficié à l’ensemble des acteurs culturels opérant dans le secteur, n’ont malheureusement pas pu dynamiser la scène artistique, du fait de l’interdiction jusqu’à présent de l’organisation des évènements culturels. Et dans ce désert culturel, des lueurs d’espoir et de résiliences jaillissent ici et là. C’est le cas, par exemple, du festival Visa For Music qui a réussi le pari de tenir à Rabat son événement annuel sous un format digital. “Nous ne pouvions pas mettre le secteur de la culture sur pause pour plusieurs mois. Cela peut être préoccupant pour l’avenir de notre secteur. Il fallait se réinventer, car ne rien faire ne peut qu’appauvrir la scène culturelle marocaine. L’évènement a relevé le défi et a prouvé qu’il était possible de faire vivre le domaine musical malgré la pandémie de la Covid-19, sans aucun risque pour les artistes, les intervenants, les équipes et la production technique”, assure Brahim El Mezned, directeur de Visa for music. “Nous avons mis les artistes au cœur de notre préoccupation, et nous avons produit leurs vidéos, en faisant venir les artistes des quatre coins du pays, même les plus éloignés, comme Laâyoune, Oujda, Boulemane Dadès, etc. Notre travail s’est fait dans l’extrême rigueur liée à la pandémie : les groupes ont enregistré séparément, des repas séparés, etc.” Pour Brahim El Mezned, cette production réalisée par le festival a été un élément essentiel pour offrir de la visibilité aux dix-sept groupes sélectionnés.
Ce coup de pouce à l’artiste, placé au cœur de l’événement, demeure malheureusement isolé. Le rôle de la culture génératrice de revenus, facteur de croissance et de fabrication du lien social a été un pari réussi dans de nombreux pays, comme c’est le cas à titre d’exemple à Malaga qui a fait le choix des industries créatives, et de l’innovation technologique au service de la création culturelle, lui permettant de devenir l’une des plus importantes destinations muséales au monde avec 37 musées. C’est dire que les industries créatives constituent, à n’en point douter, un facteur important de développement, encore faut-il que le budget alloué à la culture, soit à la mesure de ces ambitions.

L’avis de Brahim El Mezned, fondateur et directeur du festival Visa for music,  et directeur artistique festival Timitar

“La situation est très préoccupante, et au-delà même du problème économique des artistes, c’est toute la production qui est à l’arrêt, les lieux de patrimoine fermés,… Cela ne peut que nuire à la scène culturelle marocaine. Il aurait fallu maintenir une dynamique même réduite, car on risque de se retrouver à la fin de cette pandémie avec une production pauvre… Je pense que le vaccin pourrait nous permettre de revenir à un état normal, et il faudra à mon avis deux années pour relancer le secteur, en démarrant par des petites choses avant de s’attaquer tout doucement aux grands spectacles, l’occasion pour le public de retrouver l’émotion d’avant. Cela pourrait être aussi l’occasion de focaliser sur d’autres lieux, comme les cafés-théâtres, les cabarets, par exemple. Cette période particulière aurait pu être mise à profit, et notamment pendant le confinement, pour donner aux artistes les moyens de produire des spectacles, et organiser des formations en ligne, en ingénierie culturelle. En somme, les outiller pour tout ce qui est en lien avec le management culturel. Je suis convaincu que la culture va être un atout formidable pour relancer à la fois la confiance et l’économie, car n’oublions pas que toutes les crises mondiales ont été surmontées grâce à la culture.”

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