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AÏcha Ech Chenna : “J’ai puisé force et pulsion dans les livres” (3/3)


La littérature bouleverse, secoue ou booste. Son pouvoir est illimité et inestimable. Trois femmes engagées témoignent de l’impact positif qu’ont eu plusieurs auteur(e)s et livres dont certains titres resteront à jamais gravés dans leur mémoire. Rencontre avec Aicha Ech Chenna, fondatrice de l’Association Solidarité Féminine (ASF), Leïla El Andaloussi, présidente de Wimen, premier réseau international des femmes dirigeantes au Maroc et Siham Benchekroun, médecin psychothérapeute et écrivaine, qui milite pour les droits des femmes notamment l’égalité dans l’héritage, un débat qu’elle a notamment ouvert à travers l’ouvrage collectif « L’Héritage des femmes, Réflexion pluri-disciplinaire sur l’héritage au Maroc ».

Quel ouvrage vous a bouleversé ?
Plusieurs. Depuis la mission française, je suis une boulimique de lecture. À l’époque, ma maîtresse choisissait une histoire qu’elle nous contait durant la dernière heure de classe.  Dans la salle, on n’entendait pas une mouche voler (sourire). Vous savez, ma mémoire me joue quelques tours en ce moment mais je peux vous assurer que j’ai été marquée par les livres de Victor Hugo notamment les personnages de Cosette et Gavroche dans “Les Misérables”, tout comme ses passages sur la révolution et son engagement contre les injustices. Il y a aussi eu Marcel Pagnol dont j’ai lu les livres avec plaisir au départ, avant de m’apercevoir qu’il s’emparait, comme moi, de la situation des mères célibataires, lui dans ses œuvres, moi à travers mes actions. On trouve notamment ce sujet dans “Fanny”. Enceinte, elle est obligée d’épouser Honoré Panisse pour sauver l’honneur de sa famille. Dans le film “Angèle” qu’il a réalisé d’après le roman “Un de Baumugnes de Jean Giono, le personnage central est aussi une mère célibataire. Je voudrais rajouter à la liste, deux livres qui m’ont littéralement bouleversée : “Le Pain Nu” de Mohamed Choukri et “Rêves de femmes. Une enfance au harem” de Fatéma Mernissi qui m’a replongé dans mon enfance.

Enfant, à quel(le) héros ou héroïne rêviez-vous de ressembler ?
Votre question me rappelle le livre offert par la mission française aux bons élèves pour leur sérieux, leur travail ou leur calme. C’était “Le Chevalier Bayard sans peur et sans reproche”. On peut dire que c’était un sacré livre pour l’époque car j’avais à peine 10 ans ! Vous savez, dans chaque ouvrage, j’y trouvais un intérêt. Il est par conséquent difficile de répondre à votre question. Je vais seulement vous citer “La Mère du printemps” de Driss Chraibi. Car entre les lignes, on y apprend beaucoup sur les femmes qui étaient peut-être analphabètes mais avaient des valeurs. Elles ne sortaient peut-être pas dans les rues mais elles ont éduqué des hommes dont certains ont été de grands intellectuels. On l’oublie très souvent…

Selon vous, quel personnage de littérature pourrait être un exemple pour les petites filles ?
Il faut un personnage qui a réussi grâce à ses propres efforts. Car on peut venir d’une famille d’analphabètes mais il suffit de rencontrer un beau jour quelqu’un qui vous pousse sur une piste d’alphabétisation pour se réaliser. J’en suis l’exemple. Après la Seconde guerre mondiale, ma mère a tenu à m’envoyer dans un établissement scolaire malgré la pauvreté de l’époque. J’ai eu la chance d’avoir des parrains qui m’ont tout de suite prise en charge. C’est grâce à l’école que je m’en suis sortie. Par la suite, j’ai été le principal soutien de ma mère. Je suis sortie comme une héroïne dans mon propre pays, puis aux yeux du monde. Je me demande souvent comment je suis devenue ce que je suis ? Quand je regarde chaque fois en arrière, je me dis que la réponse se cache dans les livres, tous ceux que j’ai achetés, qu’on m’a offerts ou qui sont tombés entre mes mains. Ils m’ont enrichi, donné une pulsion et une certaine force. Rappelez-vous ce que disait la jeune afghane Malala qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2014. À la tribune des Nations Unies à New York, elle avait déclaré qu’“un enfant, un enseignant, un stylo et un livre peuvent changer le monde.” Très tôt, j’ai été sensibilisée aux problèmes humanistes. J’ai parlé, c’est vrai. J’ai été attaquée, c’est vrai. Et j’ai résisté, c’est vrai. Résultat : nous avons réussi à “crever l’abcès” d’un important problème passé inaperçu. Et aujourd’hui, davantage de jeunes femmes osent garder leur enfant. On ose aussi parler d’éducation sexuelle, alors qu’auparavant, c’était tabou.

Sur votre table de chevet, quel bouquin peut-on y trouver ?
“Zaynab, reine de Marrakech” de Zakia Daoud. À travers sa magnifique plume, on découvre l’histoire de la fondatrice et reine de la ville ocre, à savoir Zaynab Nefzaouia.

Pour vous, quel(le) auteur(e) incarne le mieux la littérature féministe ? Pour quelle(s) raison(s) ?
Sans hésiter, Fatéma Mernissi ! C’est l’auteure qui m’a le plus touchée et inspirée. Il y a également Zakia Daoud car elle cherche notamment à mettre en valeur le rôle des femmes.

D’après vous, la littérature engagée a-t-elle encore un rôle à jouer aujourd’hui, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux ?
Il faut la lecture, les actions, et les médias qui sont un relais très importants que ce soit sur papier, à la télé ou via Internet. Ils sont à la portée de toutes les bourses. Mais, à mes yeux, le papier reste important. Vous l’avez entre les mains et une certaine relation se crée. Si je prends mon propre cas, chaque fois que je retrouve un livre laissé de côté, oublié, voire perdu, j’ai l’impression de retrouver l’amoureux cherché depuis toujours.

À vos yeux, que doit la littérature aux femmes ?
Beaucoup ! Je pense notamment à une libération de la parole après avoir bien su observer la société. Car elles savent le faire. Je veux également ajouter qu’il y a le courage de toutes les femmes qui lisent et saisissent le message passé. C’est important.

Certains auteurs, comme George Orwell, ont dessiné, avec finesse et justesse, le monde en devenir. Et vous, si vous aviez à le faire, comment verriez-vous les 50 prochaines années ?
Je pense que les femmes auront pris le pouvoir. Toutefois, ce ne sera pas une ère de matriarcat. Elles ne chercheront pas à détruire ou à écraser l’homme. En tout cas, je ne l’espère pas… Elles prouveront, comme c’est le cas  aujourd’hui, qu’elles sont autant capables que les hommes, en étant encore plus nombreuses à investir les bancs des universités et en devenant pilotes, chirurgiennes, etc. Alors, lisons et prenons le crayon ! 

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