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L’infertilité, une épreuve dans le couple


L’infertilité chamboule le quotidien du couple. C’est un séisme qui affecte près de 800.000 unions au Maroc, soit 15% de la population, d’après le Collège marocain de fertilité (CMF). Mais face à une telle difficulté, il est possible de s’en sortir, et ce, à deux, comme le soutient le professeur Nadia Kadiri, psychiatre, psychothérapeute et sexologue.

Depuis plusieurs mois, nous essayons de concevoir un enfant mais sans succès… Comment aborder le sujet de l’infertilité avec mon mari sans qu’il se braque ?

Tout d’abord, le diagnostic d’infertilité ou de stérilité désigne l’incapacité d’un couple à obtenir une grossesse après environ une année de rapports sexuels réguliers non protégés. Essayer d’avoir un enfant est un processus vécu à deux pendant un long moment. N’oublions pas qu’il y a l’envie, puis la décision de concevoir. Mais au fil du temps et malgré les aménagements dans la vie sexuelle du couple, la grossesse peut ne pas venir. Les deux partenaires se rendent ainsi compte de la difficulté. Suite à ce constat, la meilleure manière d’aborder le sujet n’est ni de faire culpabiliser l’autre, ni de le pointer du doigt, mais de suggérer l’idée d’avoir l’avis d’un spécialiste.

Le diagnostic est tombé : je suis infertile… Je ne sais pas pourquoi mais je culpabilise. Quelles sont les étapes qui pourraient m’aider à me faire à cette idée ?

Le rêve de tout être humain est de procréer. Un enfant contribue à la consolidation du couple. Il donne joie, bonheur et constitue un objectif de vie. Apprendre qu’on est infertile est une très mauvaise nouvelle qui fait émerger un éventail d’émotions négatives : tristesse, angoisse, culpabilité… C’est un deuil… La variabilité et l’intensité de ces sentiments varient en fonction de divers facteurs comme le dynamisme du couple, l’histoire de chaque partenaire, leurs attentes et leur personnalité. Après cette phase de détresse, l’idéal serait de consulter afin de gérer au mieux et d’écouter les propositions du médecin notamment du spécialiste de la santé mentale afin de ne pas sombrer dans la dépression. La prise en charge psychologique permettra ainsi de faire un travail de deuil, et pourra être accompagnée, si nécessaire, d’une prescription de médicaments. 

Mon mari est infertile et refuse de l’admettre. Pour lui, infertilité rime avec impuissance. Il ne veut pas entendre parler de traitements ou autres. Comment sortir de cette impasse ?

Beaucoup d’hommes accueillent la nouvelle avec déni et renvoient la responsabilité vers leur épouse. Certains vont même jusqu’à divorcer et se remarier avec une autre femme voire enchaîner divorces et remariages. Son estime de soi en prend un coup, c’est indéniable. Et effectivement, dans sa tête, l’infertilité rime avec impuissance, avec incapacité de satisfaire l’autre ainsi que ses propres exigences, lui donnant ainsi une vision négative de lui-même. Malgré tous les efforts fournis, la personne aura certainement mal et s’obstinera. La solution serait de consulter. Le spécialiste lui expliquera les raisons concrètes de sa stérilité dans une atmosphère non culpabilisante avant de lui exposer les solutions qui s’offrent à lui.

Comment parler infertilité avec sa famille et sa belle-famille ?

La plupart du temps, les réactions de la famille rajoutent à la détresse du couple… Traditionnellement, la famille du mari pointe du doigt la femme. On peut entendre  insinuations désagréables et des mots qu’on pourrait qualifier d’“assassins”… Si le couple est serein face à son problème d’infertilité, il trouvera les mots justes en réponse afin de remettre de l’ordre. Mais ce n’est pas une généralité, car on voit aussi des familles qui partagent la douleur du couple et l’épaulent. Dans tous les cas, il faut en parler d’une manière claire, tout en insufflant de l’espoir.

Nous nous sommes lancés dans un traitement qui, nous le savions, est long et douloureux. Mais au sein du couple, les tensions sont de plus en plus fortes. Comment ne pas rompre le dialogue ?

Le traitement de l’infertilité est long, coûteux et douloureux sans qu’il donne une garantie de réussite. Les tensions sont fréquentes, le rythme de vie change et l’attente est angoissante. Certains couples focalisent tellement sur le rapport au bon moment, c’est-à-dire durant la période d’ovulation, qu’ils perdent tout désir sexuel et en arrivent à avoir des conflits sexuels. L’idéal est d’arriver à ne pas mettre le traitement au centre de sa vie de couple. Dans la mesure du possible, il faut essayer d’avoir d’autres centres d’intérêt et une vie sexuelle détachée des moments pendant lesquels prime le “il faut”. Ponctuez-la de plaisir et de tendresse.

J’ai l’impression d’être de plus en plus seule… L’amour peut-il réellement résister face à l’infertilité ?

C’est une épreuve difficile. Parfois, l’homme a une attitude de fuite et laisse l’épouse se débattre toute seule.  La sensation de solitude est réelle. Ne vous laissez pas abattre, entourez-vous de votre propre famille, de vos ami(e)s voire d’associations. Essayez aussi d’égayer votre vie en trouvant des hobbies. Mais sachez qu’avant de prendre la décision d’entamer un traitement et surtout de persévérer sans se démotiver, il faut tenir compte de ses propres capacités psychologiques et matérielles. C’est important. Pour revenir à votre question, l’amour peut résister si le couple maintient une bonne relation et si le projet échoué d’avoir un enfant ne précipite pas l’un ou l’autre dans le vide ou dans la quête d’une autre relation. Très souvent, la décision est entre les mains de celui qui est fertile, l’autre doit s’y adapter, se résigner ou faire son deuil de la relation.

Comment se projeter lorsque notre projet commun s’écroule ?

Plusieurs cas de figures existent. Certains couples résistent et acceptent la non-possibilité d’avoir un enfant biologiquement. Au Maroc, c’est souvent le cas lorsque c’est l’homme qui est stérile. Le couple pourrait ainsi envisager la possibilité d’adopter. Dans d’autres cas, le couple se brise devant cette incapacité et le divorce pointe le bout de son nez. D’autres unions parviennent à trouver des compromis comme un réaménagement de leur vie, celui qui est stérile étant “redevable” à vie à l’autre par ladite décision. Enfin, on trouve aussi des couples qui se disloquent tout en restant ensemble. Dans tous les cas, proposer une thérapie de couple pour revoir et redéfinir ses priorités en (re)consolidant ses forces malgré l’infertilité serait la meilleure option. υ

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