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L’engagement sans amour, une fausse relation ?


On s’aime, on se marie. Ce scénario peut subir d’infinies modifications. On s’aime, mais on ne s’engage pas ou plus prosaïquement, on ne s’aime pas et on s’engage pour la vie. Ghizlaine Chraïbi*, psychothérapeute décrypte avec nous cette dernière tendance bien présente dans notre société.

L’engagement peut-il exister sans amour ?

L’engagement est une posture éthique relationnelle entre deux personnes. Il est rationnel alors que l’amour est de l’ordre de l’émotionnel. Je ne les mets pas systématiquement en corrélation. Dans la société marocaine, on se marie encore à cause de la pression sociale car on se dit qu’on ne veut pas devenir vieille fille ou vieux garçon, qu’il est temps d’avoir des enfants ou parce que ses parents ont trouvé le partenaire adéquat. On peut les qualifier de partenariats sociaux ou d’une sorte d’entente légalisée. L’engagement peut ainsi exister sans amour et inversement.

Dans l’esprit de certains, construire ensemble son cocon après le mariage peut déclencher l’amour. Pure illusion ou possible réalité ?

Pour moi, c’est vraiment se faire des plans sur la comète. Nous nous projetons et nous avons envie d’atteindre l’idéal du couple, assimilé depuis l’enfance aux héros des dessins animés de Walt Disney. Mais nos attentes ne vont pas se réaliser tout d’un coup parce que nous allons habiter ensemble ! L’idéal serait de s’installer ensemble avant, faire tomber les masques pour mieux connaître les comportements de son partenaire et mieux cerner sa personnalité. Peut-être que des réactions de jalousie, de possessivité ou d’avarice invisibles jusque-là, vont émerger. Avoir les idées claires permet de prendre la bonne décision, à savoir s’engager ou non. Mais penser que l’amour apparaîtra après l’engagement est de l’ordre de la probabilité. Cela arrive parfois !

Mais fonder une famille sans amour, est-ce bien raisonnable ?

Aujourd’hui, il n’y a plus de normes. Il existe de magnifiques engagements amoureux qui donnent des désastres terribles, et d’incroyables engagements rationnels qui tiennent la route. Dans notre société en transition, tous les points de repères liés au couple ont volé en éclat. La femme, complètement écrasée traditionnellement, s‘est réveillée et est rentrée dans un rapport de force. Elle veut prouver qu’elle est capable d’y arriver, de mener la barque financièrement voire de dominer. Une attitude qui n’est pas jouable et que l’homme a du mal à comprendre. L’idéal serait de trouver un équilibre entre le partenariat relationnel et l’intelligence amoureuse. Peut-être faudrait-il que les deux partenaires aient chacun son espace et qu’ils se retrouvent régulièrement dans une troisième “zone” commune dans laquelle l’estime de soi et le respect de l’autre priment à la place de le confrontation. 

Si la relation a été bâtie sur de “l’intérêt”, l’amour peut-il réellement s’éveiller par la suite ?

Toute relation d’intérêt finit par montrer ses travers. Dès que nous avons des attentes, nous risquons d’être déçus. Au vu de notre société intransigeante, nous plaçons la barre de plus en plus haut et au final, nous allons de déception en déception. Au lieu de nous remettre en question, nous accusons notre partenaire qui n’a pas atteint les objectifs de notre checklist. Dans l’ère du consumérisme y compris relationnel, nous avons des critères prédéfinis et, comme sur Internet, nous cherchons et souhaitons télécharger rapidement. C’est complètement réducteur. Que fait-on de l’affection, de la bienveillance, de l’empathie, de la considération et de l’amour ? Bref, les dès sont pipés et le couple ne tient pas.

Et si c’est la tendresse qui prédomine au sein du couple, l’engagement peu-il être tout de même viable sur le long terme ?

Vous arrivez en fait à cette grande question : le couple passionnel tient-il plus ou moins longtemps que le couple rationnel ? Cela dépend vraiment des personnes. On pourrait dire que la passion correspond davantage à des sprints, alors que le couple rationnel s’engagera davantage dans un marathon. Ce qui serait intéressant, ce serait de faire un marathon avec, de temps en temps, des petits coups de sprints. C’est ce que j’appelle “le couple créatif”.

Et inversement, quelle serait l’attitude à avoir si notre partenaire, affirmant être amoureux mais ne veut pas s’engager ?

Tout d’abord, questionnez-vous et ramenez le projecteur sur vous. Parfois, ce schéma n’est pas nouveau dans votre vie. Si c’est le cas, demandez-vous pourquoi vous êtes attirée par ce type d’homme ? Il faut faire un travail sur l’estime de soi, sur la prise de conscience de sa valeur intrinsèque et sur ses blessures d’enfance. Peut-être que petite, celui qui représentait l’image paternelle ne vous a pas accordé assez d’attention, vous poussant ainsi à continuer d’aller vers ce genre d’homme, rejouant encore et encore ce scénario blessant.

Que nous conseillez-vous si notre partenaire n’a jamais exprimé son amour, mais veut tout de même s’engager ?

Si vous acceptez, cela signifie que l’engagement, à savoir l’acte en lui-même, est votre priorité et que l’autosuffisance affective est assez importante. Mais attention, faut-il encore que le partenaire soit fiable. Ne généralisons pas pour autant, car un homme qui ne vous dit pas “je t’aime” peut aussi l’exprimer autrement à travers ses regards et son comportement. En italien, on dit “ti voglio bene” qui se traduit par “je te veux du bien”. Tout est une question de dosage, de subtilité, de clarté et de transparence.

Mais en fait, que signifie l’amour sans engagement ?

L’amour sans engagement est la preuve d’un manque d’amour. Pas de l’autre, mais de soi. Chaque conjoint arrive avec ses peurs et son histoire personnelle. Si l’un d’eux est en dépendance affective, il risque de phagocyter l’affect émotionnel de l’autre qui devient l’objet remplissant la fonction d’amour. Ainsi, nous ne l’aimons pas pour lui-même mais juste pour combler le manque. Nous ne pouvons pas aussi rester dans la situation du “je t’aime mais je ne suis pas dans la responsabilité du couple”. Il est primordial de voir la relation comme un vélo tandem sur lequel les deux pédalent dans le même sens. Car si les sens sont contraires, on fait du surplace et le vélo tombe ! υ

(*) Ghizlaine Chraïbi est  fondatrice de l’Institut Marocain de Psychothérapie Relationnelle et auteure des romans “Un amour fractal” et “L’étreinte des chenilles”

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