Carriere

Le bore out : un burn out à l’envers


Et si le manque de travail au bureau engendrait les mêmes conséquences nerveuses que le surmenage ? Il semblerait que le bore out, ou épuisement par l’ennui, nuise autant que son opposé, le burn out. Sortez vite de votre “placard” pour en prendre conscience.

Un tabou complet

Inavouable voire inconcevable : le bore out, ou ennui au travail qui rend malade, fait figure de concept peu crédible. Comment, en ces temps tourmentés de crise mondiale, avec un chômage qui bat des records et des salariés pressurisés comme des éponges, oserait-on se plaindre d’un manque d’activité professionnelle et en souffrir, en sus ? Pire, au pays de la vie douce, un travail bien planqué où l’on se tourne les pouces représente pour la plupart le summum de la chance. Pourtant, un mur épais de frustrations sépare le fantasme de la réalité. Najat témoigne : “Lauréate d’une école d’ingénieurs, j’ai été recrutée sur concours dans un grand office national. Décidée à développer mes compétences, j’étais prête à relever tous les défis. Le choc a été rude. J’avais pour objectif de réviser l’architecture d’une base de données, une mission censée durer neuf mois… Or, je l’ai bouclée en dix jours et me suis retrouvée à bidouiller de vagues rapports avec mes collègues, apprendre l’espagnol en ligne et lire la presse électronique.” évidemment, face à ses copines en recherche de job, les états d’âme de la demoiselle ne récoltent que railleries et incompréhension.

Pour Fatine, consultante en communication qui alterne périodes de rush et saisons complètement mortes, le fait de végéter au bureau finit par lui miner le moral et lui ôter toute confiance en elle : “J’ai l’impression d’être payée à ne rien faire, je culpabilise beaucoup et je me renvoie l’image d’une fainéante incapable.” Pourtant, nos salariés “chômeurs” sont, en vérité, tout sauf paresseux, puisqu’a contrario, ils rêvent d’être occupés, sans grand chose à se mettre sous la dent. Ils n’ont donc pas vraiment choisi d’étirer des tâches bidon à l’infini, de surfer sur Facebook ou d’atteindre le plus haut niveau de Candy Crush Saga. Car ces pis-aller n’ont pour résultat que de les enfoncer davantage dans la vacuité…

Bored to death : une souffrance au quotidien

Derrière l’oisiveté au bureau se cache donc un véritable tourment, qui enferme la personne dans une perspective étroite de dévalorisation de soi et d’absence de motivation. Ce stress intériorisé devient, alors, la porte ouverte à la morosité, à la perte d’envie, à l’apathie, au sentiment d’inutilité voire à la dépression. Et ce mal-être peut entraîner des troubles psychosomatiques. “Le matin, avant de partir, j’angoisse pour le déroulé de ma journée, longue comme un jour sans pain. Depuis quelque temps, j’ai perdu l’appétit et je souffre de douleurs dorsales et d’insomnies”, explique Fatine. Et cette donne n’est pas isolée, loin s’en faut. Depuis 2008, nombre d’études à l’international pointent les effets délétères de la sous-activité professionnelle. Quand 30% des salariés européens passent deux heures par jour (si ce n’est toute la journée) à ne rien faire, ils présentent un risque deux à trois fois plus élevé d’accident cardio-vasculaire par rapport à ceux dont le travail est stimulant. à noter que secteur public et métiers du tertiaire remportent la palme du bore out banalisé. Privé de tâches en quantité suffisante ou suffisamment intéressantes, on va alors tenter de minimiser son ennui en s’enfermant dans une forme d’auto-censure et de fatalisme. Ghislaine résume son inextricable situation : “Diplômée d’une école de management, je suis gérante d’une franchise de luxe. Je m’y ennuie profondément, puisque je reçois des clients au compte-goutte et ma journée se résume à gérer les stocks et les commandes. En même temps, j’ai galéré pour trouver ce travail et il me paye mes crédits : je suis coincée.”

Des causes et des remèdes

Le bore out peut aussi survenir à la faveur d’autres circonstances, lorsque la fiche de poste très théorique et surévaluée est aux antipodes de la réalité des missions sur le terrain. Plus sournoisement, un employé peut également faire les frais d’une mise au placard. Tandis que les autres salariés croulent sous les propositions, on nettoie, par défaut, les spams de sa boîte mail. “à la suite d’une réorganisation, je me suis trouvée sans responsabilités et les quatre anciens membres de mon équipe ont été redéployés ailleurs. On m’a fait payer cher de ne pas avoir accepté de rejoindre un autre service”, raconte Amina. Sanction qui ne dit pas son nom, cet isolement devient une manière inélégante de harceler la victime à petit feu. Pour cette dernière, il devient de plus en plus difficile de tuer les heures en prenant un air important…

Mais le simulacre d’engagement ne peut pas durer ad vitam aeternam et il importe de prendre un certain recul par rapport à son no man’s land professionnel. Histoire de ne plus tourner en rond sans but précis et de prendre enfin le taureau par les cornes. Prise de conscience numéro 1 : identifier les signaux du bore out émotionnel tels que le manque d’enthousiasme, la fatigue morale ou le désinvestissement. Ensuite, sonder ses aspirations professionnelles et réfléchir à la façon dont on souhaite se réaliser à travers son travail. Pour faire évoluer les choses, il faut parfois en passer par un dialogue avec sa hiérarchie et oser signaler qu’on mérite mieux qu’un poste vide de sens et de contenu. Un manager sensibilisé sur la question sera alors susceptible de vous confier de nouvelles responsabilités, réévaluera votre poste ou acceptera une mobilité interne. Entre la démission et le pourrissement programmé, il y a aussi des fenêtres d’ouverture possibles. 

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