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Siham Benchekroun : « Les résistances sur l’héritage sont sociales et culturelles bien plus que religieuses »

Écrit par FDM

Un ouvrage collectif sur l’héritage, « L’héritage des femmes » sortira en librairie le 2 mai dans sa version française, puis en arabe et en anglais. 23 experts dans différents domaines scientifiques y ont collaboré. Entretien avec l’écrivaine et médecin Siham Benchekroun qui a dirigé l’ouvrage.

Collectif et scientifique, L’héritage des femmes propose un nouveau regard sur les règles de successions au Maroc. Pendant deux ans, 23 spécialistes ont travaillé d’arrache-pied, convaincus que « seule une réflexion collective permettrait d’aboutir à des solutions adaptées ». Pour Siham Benchekroun, qui a dirigé l’ouvrage, les plaidoyers en faveur d’une révision de l’héritage ne sont pas nouveaux mais il est désormais l’heure de passer à une nouvelle étape, celle de l’analyse, collective, afin de faire bouger les lignes.

1°) Selon vous, après le passage de Mohamed Abdelouahab Rafiki dans l’émission Confidences de presse sur 2M, le tabou sur l’héritage est-il tombé ?
Votre question laisserait sous-entendre deux choses, erronées à mon sens. La première serait de croire qu’il s’agirait de la première fois qu’une personnalité publique s’exprime sur l’héritage, notamment dans une émission, ce qui est faux. L’an dernier, dans la même émission que vous citez, le Pr Khamlichi appelait à une réflexion approfondie sur le sujet. Asma Lamrabet avait fait de même dans cette même émission. Des « religieux » tels qu’Abouzaid el Idrissi, ont également fait des déclarations publiques sur la nécessité de revoir l’héritage des femmes. Les exemples sont très nombreux, sans amoindrir en aucun cas la portée des interventions de M. Rafiki, qui d’ailleurs fait partie de nos auteurs. Il ne faut pas négliger l’impact des autres intellectuels militants. La seconde serait qu’il suffit de parler de l’héritage dans une émission pour qu’un tabou tombe. C’est hélas loin d’être le cas. Par ailleurs, de quel tabou parle-t-on ? De celui de parler de l’héritage ou de celui de le réviser ? S’exprimer dessus, c’est difficile, mais possible. Le réviser, c’est une autre affaire. Il en faudra encore des émissions, des sensibilisations et des implications…

2°) Vous avez dirigé un ouvrage intitulé L’héritage des femmes auquel 23 chercheurs ont collaboré. Pourquoi avez-vous décidé d’aborder cette question sous l’angle scientifique et à qui est-il destiné ?
Il faut dépasser les émotions diverses et variées que la question sur l’héritage soulève afin de réfléchir ensemble. Il est temps de cesser les polémiques pour étudier sérieusement cette question. Il y a le plaidoyer et il y a l’analyse. La seconde peut servir à la première. Mais nous ne pouvons plus nous « contenter » de plaidoyers. Il faut se mettre au travail. Alors, y a t-il une injustice actuellement envers les femmes ou est-ce un système cohérent et équitable ? Que pouvons-nous vraiment faire pour rendre justice aux femmes ? Qu’est-ce qui est possible et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qu’est-ce qui relève du religieux et qu’est-ce qui ne relève pas ? Les questions sont nombreuses et les experts de ce livre proposent leurs analyses, à partir de différents points de vue : théologique, politique, juridique, socio-anthropologique, psychologique, pédagogique… C’est un énorme travail qui propose un socle académique aussi bien aux décideurs qu’à tous les citoyens.

3) Qu’est-ce qui bloque au Maroc ?
Les résistances sont sociales et culturelles bien plus que religieuses, mais l’argument avancé pour s’opposer à la réforme de l’héritage est toujours religieux. Il est sans doute difficile de renoncer à des privilèges évidents… Il y a aussi de grandes peurs à « s’aventurer » contre -ce que l’on croit être- des commandements divins. Il y a des méconnaissances sur les origines et la constitution des règles de succession qui nous régissent. On présente des versets du Coran comme des énoncés clairs et indiscutables, mais on en méconnait d’autres ou on en oublie. Par ailleurs, la mentalité machiste est un blocage important.

4) Vous décrivez l’ouvrage comme une « sorte d’ijtihâd pluridisciplinaire à propos de l’héritage ». Va-t-il contribuer à ouvrir un débat serein ?
C’est ce que l’on espère !

5°) Vous faites intervenir deux chercheurs tunisien et libanais. Quelle est la problématique dans ces pays ? A quels blocages sont-ils confrontés ? La situation est-elle comparable au Maroc ?
Il y a 60 ans, la Tunisie a supprimé, grâce à feu Bourguiba, les règles liées au ta’sib et qui sont notre héritage du système agnatique et tribal en vigueur à l’époque de la Révélation islamique. En gros, au Maroc, lorsque des filles n’ont pas de frère(s), à la mort de leur père, le mâle le plus proche du défunt vient hériter avec elles. Sans cela, elles n’ont pas droit d’hériter. En l’absence d’un oncle paternel, ce sera un cousin, etc. Ceci n’est plus le cas en Tunisie : les filles tunisiennes ne sont pas « pénalisées » quand elles n’ont pas de frère(s).
Quant au Liban, c’est un modèle unique d’une cohabitation autonome de plusieurs confessions musulmanes : sunnites, chiites, druze… (cinq confessions musulmanes sont reconnues officiellement). Et ces groupes ont des pratiques d’héritage différentes. Ceci nous montre que, contrairement à ce que l’on affirme, il n’y a pas de « vérité absolue et évidente » en ce qui concerne l’héritage musulman. En revanche, aujourd’hui, il y a un seul pays dans le monde ayant une population majoritairement musulmane qui pratique une l’égalité successorale entre les hommes et les femmes : c’est la Turquie.

6°) La démarche du livre qui vient de paraître dirigé par Hakima Lebbar complète-t-elle la vôtre ? Deux ouvrages sur l’héritage, est-ce une bonne chose pour faire avancer le débat ?
Ces deux livres n’ont ni le même concept, ni la même démarche, c’est un fait. La finalité est néanmoins la même, et toutes les initiatives revendiquant plus de justice et d’égalité sont les bienvenues. Mais le terme que vous utilisez de « compléter » ne me paraît pas adapté. Par ailleurs, nous ne faisons pas paraître un livre mais trois en trois langues (arabe, français et anglais).

7°) Qu’espérez-vous concrètement ?
Une adéquation de notre droit à nos besoins et à nos réalités. Des mesures concrètes et effectives pour élever le niveau d’éducation, en particulier des filles. Et une concertation entre toutes les parties concernées, notamment les « autorités religieuses » qui doivent quitter leur tour d’ivoire et se joindre aux autres citoyens pour œuvrer dans l’intérêt général (el maslaha el amma).

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