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Rita Stirn-Wagner : « en musique, avoir un label ou une maison de production, c’est souvent a man’s world » (Interview)

Écrit par FDM

De Tanger aux montagnes de l’Atlas jusqu’au Sahara, c’est le périple effectué par l’auteure Rita Stirn-Wagner, partie à la rencontre des chanteuses et musiciennes marocaines de talents, parfois trop éloignées des projecteurs. Un travail de titan qu’elle a regroupé dans un livre intitulé Musiciennes du Maroc, (en arabe, français et anglais) qui se décline sous forme de portraits. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un tel ouvrage ?

Tout d’abord, j’ai toujours été attentive à la place des femmes dans le domaine artistique, en particulier dans celui de la musique, que ce soit dans la musique classique, le jazz ou bien la pop. Mais, il faut bien avouer que pendant longtemps, il y a eu un silence sur la place des femmes en musique… Pour revenir à votre question, quand je suis arrivée au Maroc, j’ai souhaité m’impliquer dans ce domaine. J’ai pratiqué la percussion brésilienne dans la Batucada de Matissa à Rabat, et j’ai vu régulièrement les femmes, chanteuses et instrumentistes, y animer les fêtes de quartier. L’idée m’est alors venue de faire quelques recherches sur la pratique des instruments par les femmes. Et je me suis rendue compte qu’il y a un manque de visibilité qui se traduit par un manque de documentations sur ces femmes dans la musique marocaine, un manque d’archives également, de photographie, mais aussi un manque de reconnaissance de leur talent. Tout ceci m’a donc incité à aller sur le terrain, à parcourir le Maroc pour aller à la rencontre de ces femmes artistes issues de différentes régions, et à faire également des recherches en bibliothèque, tout en interrogeant mes collègues et amis, ainsi que mes étudiants de l’Université internationale de Rabat. Après avoir présenté mon idée à M. Chraïbi des éditions MARSAM, j’ai travaillé dessus pendant plus de trois ans pour sortir ce livre, en mai dernier, dans lequel le musicologue Ahmed Aydoun a contribué.

Quelles embûches rencontrent ces femmes ? 

Les portraits que j’ai sélectionnés reposent sur l’engagement de ces musiciennes, que ce soit au niveau social, politique ou artistique. Il s’agit de femmes qui, par leur parcours personnel, ont pris une stature d’artiste. Les obstacles rencontrés par les pionnières étaient souvent l’opposition de la famille à la pratique de la musique et du chant sous forme de spectacle. Cela pouvait aller jusqu’à des menaces de mort, au mariage forcé ou encore à la maltraitance, qui ont conduit la génération des chikhates à s’exiler à Casablanca pour y apprendre le métier de chanteuse, danseuse et musicienne (ce fut le cas, entre autres, pour Haja Hamdaouia et Hadda Ouakki). Un autre obstacle de taille est lié à la précarité de la vie d’artiste. Si une femme est célibataire, il lui est très difficile de vivre de son art. Si elle est mariée, il vaut mieux que son mari soit son premier fan ! Bon nombre de chanteuses et musiciennes n’ont pu continuer leur métier, une fois mariées… Les autres difficultés concernent notamment la professionnalisation des conditions de production, d’enregistrement ou de droits d’auteur au Maroc, et donc le véritable statut d’artiste leur permettant d’exercer leur métier dans de bonnes conditions au Maroc.

Le sexisme dans le milieu musical existe-t-il ?

Il est surtout perceptible dans l’industrie de la musique. Aujourd’hui, les femmes ont gagné leur place comme interprètes, compositrices et instrumentistes, mais pour ce qui est d’avoir un label, une maison de production et de diffusion ou encore des droits d’auteur, c’est encore souvent a man’s world…

Comment ces musiciennes ont-elles réussi à percer ? 

A mon avis, cela repose sur un choix décisif et sur un travail acharné. Une femme qui décide d’être chanteuse ou musicienne a, déjà au départ, une force de caractère qui l’aide à atteindre son objectif. Les chanteuses de la jeune génération mènent souvent de front des études universitaires ou des activités professionnelles en parallèle à leurs études musicales. C’est, par exemple, le cas de Zainab Afailal, chanteuse de l’Orchestre Andalou de Tétouan et doctorante en chimie.

Mais pour y arriver, ont-elles dû faire le choix de s’installer ailleurs ?

Should I stay or should I go ? Rester ou partir ? Les chanteuses du label Rotana on fait le choix de quitter le Maroc pour les Emirats où elles ont trouvé de meilleures conditions professionnelles. Certaines reviennent au Maroc une fois leur carrière lancée. D’autres choisissent de vivre à l’étranger, pour les raisons évoquées précédemment comme le statut d’artiste, la sécurité sociale, les droits d’auteur, la fiabilité des agents artistiques et bien d’autres encore.

Quelle femme artiste vous a le plus marquée ?

J’ai rencontré Oum en 2011 et j’ai eu l’occasion de suivre l’évolution de sa carrière. Elle a toujours été médiatisée, mais en fait au début de sa carrière, elle ne tournait pas beaucoup au Maroc. La politique des festivals permet aux artistes de tourner occasionnellement, mais quid du reste de l’année ? La carrière de Oum a alors décollé lorsqu’elle a rencontré à l’étranger d’autres musiciens qui lui ont apporté de nouvelles sonorités ainsi que d’autres idées et possibilités d’enregistrement. Elle a créé sa maison de production, et c’est à présent une artiste indépendante qui continue à œuvrer au Maroc pour un développement de la culture musicale, par exemple en étant la marraine du Festival Taragalte à Mhamid El Ghizlane, et en étant aussi une ambassadrice de l’identité marocaine plurielle.

« Musiciennes du Maroc », 240 pages / prix 490 DH (texte trilingue : arabe, français, anglais). Editions Marsam

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