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Rachid Benzine : Confinement, jour 8 – 24 mars 2020

Écrit par FDM

Dans l’épisode 9 de « Je suis quand même pas parano ! », la fiction écrite par Rachid Benzine, sous forme d’un journal, le confinement pousse le héros à disputer une partie d’échec avec son chat… Un chat qui remporte la partie ! On savoure.

Deux heures déjà que Félix et moi sommes engagés dans une partie d’échecs. Je lui ai accordé ce privilège à la fois parce que ce huitième jour de confinement me paraissait long comme un jour sans pain et pour le récompenser pour son attitude positive de la veille. Je le regrette déjà. D’une, parce qu’il réfléchit trop longtemps, à mon goût, avant de jouer chaque coup. De deux, parce qu’il m’a déjà mangé plus de la moitié de mes pièces majeures, dont ma reine, et que je m’achemine lentement mais sûrement vers une cuisante défaite. Je suis sûr qu’il triche mais je n’arrive pas à le coincer. Si on avait joué aux cartes, j’aurais pu soupçonner un miroir malencontreusement placé derrière mon jeu. Mais là…

J’ai d’abord cru qu’il pompait ses stratégies en direct, en surfant sur l’Internet de mon ordi portable. Mais j’ai changé le code une demi-heure avant la partie, justement pour lui éviter cette tentation. Et l’écran était de toute façon tourné vers moi. J’ai aussi prétexté d’avoir soif à un moment donné pour me lever, passer derrière lui et m’assurer qu’il ne bénéficiait pas de l’appui d’un téléphone portable qu’un chat de ses amis lui aurait confié à dessein et qu’il aurait astucieusement dissimulé sous le plateau du jeu. Apparemment rien. Et pourtant, je n’en démords pas, je le soupçonne de truander.

Et la défaite qui se dessine m’insupporte d’autant plus que je lui ai promis, persuadé que ma victoire était acquise d’avance et alors qu’il ne me demandait rien, d’aller lui racheter des boîtes de pâtée aromatisées à la souris grise, dont il fait avec délectation son ordinaire. Depuis des mois. J’ai même essayé de comparer le poids de ses pièces avec les miennes à l’occasion de l’une de mes rares prises de l’un de ses cavaliers ou fous. Rien là non plus. Ceci dit, je ne vois pas ce que la différence de poids entre nos pièces aurait révélé de sa tricherie. Mais, au bagout, j’aurais pu jouer les offusqués, exiger l’annulation de la partie et le provoquer au bilboquet. Il ne m’y a plus battu depuis deux ans.

Ça sonne à l’entrée, je me lève vivement et envoie volontairement valser de ma fesse gauche le plateau du jeu d’échecs. Je me confonds en excuses auprès de Félix et lui fait remarquer que la partie ayant été accidentellement interrompue, elle est annulée. Je sais, c’est dégueulasse, mais qui accepterait et d’une, de se faire battre par son chat aux échecs et de deux, que la défaite annoncée ait pour conséquence d’avoir à risquer sa vie au supermarché du coin pour satisfaire l’appétit d’un chat dont l’ingratitude est un trait prédominant de caractère. Pour asseoir pleinement ma position, je lui fais remarquer que même les Jeux olympiques viennent d’être reportés. Alors une modeste partie d’échecs sans enjeu véritable… C’est le « sans enjeu » qu’il a je crois le plus mal pris. Il me tourne promptement la tête, me montre ostensiblement son derrière, lève sa queue et pisse sans retenue sur le canapé.

Ça re-sonne à l’entrée. Encore radieux et triomphant du bon tour que je viens de jouer à Félix – malgré sa lâche vengeance –, j’ouvre béat la porte et reçois instantanément un coup de poing dans la gueule qui m’expédie les quatre fers en l’air contre la porte du frigo. Je ne reconnais pas le bonhomme mais ses invectives m’ouvrent les chakras de la connaissance : « Si tu reparles une fois à mon ex, je te coupe les couilles ! ». Je comprends qu’il s’agit de l’ex de la dame aux deux petits monstres aux trottinettes. Un voisin a dû l’appeler pour lui dire qu’on avait échangé deux mots sur le pas de ma porte et qu’elle m’avait offert des pâtisseries marocaines. Dont je me suis goinfré sans retenue toute la nuit. Avant de partir, et pour faire bonne mesure, l’ex trouve judicieux de confirmer son homélie par un coup de pompe dans mes valseuses.

Depuis toutes ces années de vie commune, je n’ai jamais connu à Félix un semblant de compassion. Il bondit sur la bibliothèque et fait tomber sur ma tête « Le Roman d’un tricheur » de Sacha Guitry, sans savoir si mon chat évoque ainsi sournoisement sa roublardise que je n’ai pas su percer ou la mienne dont j’ai usé sans nuance. Le deuxième volume que je prends sur la tronche, plus épais et donc plus lourd, m’explose l’arcade sourcilière. Félix a choisi, pour me porter l’estocade, « Tu l’as cherché, tu l’as eu », un guide du karma rédigé par un moine bouddhiste au nom imprononçable, Rinpotché quelque chose. Ou un blase dans le genre.

Baignant dans mon sang et dans des douleurs nasales et testiculaires insoupçonnées, je me lève en m’accrochant à l’applique murale. C’est plié en deux, une main tentant de juguler l’hémorragie qui vide mes narines et l’autre de réconforter mes gonades, que je vois la porte s’ouvrir. L’ex ne l’a pas refermée complètement en partant. C’est la mère des deux petits qui vient me réconforter et se confondre une nouvelle fois en excuses, pour elle et l’attitude de leur père. Alors qu’elle me soutient pour me maintenir debout et s’apprête à saisir une serviette pour m’éponger, je vois son ex réapparaître dans l’encadrement de la porte. Il avait commencé à descendre les escaliers mais en entendant la voix de sa dulcinée, ses humeurs ont repris le dessus. Son teint rougeaud, ses yeux révulsés et ses mains crispées m’annoncent sans surprise la suite des réjouissances. Je nous vois déjà, la mère et moi, massacrés à coups de hache ou de batte de base-ball et dépecés à pleines dents.

Mais, prodige céleste – je vous jure y’a un bon Dieu –, alors qu’il pénètre dans mon appartement, voilà que le grand escogriffe s’effondre en larmes dans les bras de sa chérie. Celle-ci me lâche aussitôt. Je m’effondre lourdement au sol, à nouveau sur le pif. J’ai le raisin qui gicle sur le parquet. Les yeux embués, je vois les deux complices, joue contre joue, se frotter fougueusement et commencer à se déshabiller avant même d’avoir atteint l’appartement de Madame.

Heureux de ce dénouement romantique pour ma voisine, je m’assoupis dans une flaque de sang, accompagné du sonore et caractéristique ricanement de Félix.

Rendez-vous demain avec l’épisode 9 de « Je suis quand même pas parano ! »

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