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Rachid Benzine : Confinement, jour 7 – 23 mars 2020

Écrit par FDM

Voici l’épisode 7 de « Je suis quand même pas parano ! », la fiction écrite par Rachid Benzine, sous forme d’un journal depuis le début du confinement démarré en France le 17 mars. On savoure.

Cette nuit j’ai rêvé de pangolins. Enfin, je dis de pangolins mais je sais pas trop à quoi ça ressemble en fait. Mais bon, ça m’a fait des cauchemars. Y’a même une (pangoline ?) qui avait la tête de ma cousine Sophie. C’est Félix qui m’a tiré du sommeil. Il me plante ses griffes dans la poitrine en ronronnant. Je jette un œil sur son écuelle. Il a fini par rendre les armes et manger sa pâtée bio. Il veut sûrement sortir. Si je le laisse, faudra que je fasse quoi quand il va rentrer ? Le passer à la douche ? Je suis bon pour la lacération des mains, des avant-bras et du visage. J’ai déjà donné. La dernière fois ça a mis des semaines à cicatriser. On va s’éviter ça pendant le confinement. J’essaye de l’occuper un peu avec une bobine de fil reliée à une pince à linge. Ça l’amuse dix minutes. Mais je sens bien que c’est la fenêtre qui l’attire. Il lèche la vitre dès qu’il peut en me jetant des regards de chien battu. Ça sonne à la porte. J’ai décidé de ne plus ouvrir. Ni même de regarder par le judas. Je fais le mort. Ils finiront bien par se lasser.

Ils se lassent pas… J’ouvre délicatement le cache du judas. Sophie avec une boîte de chocolat en main. Vu comment elle est fagotée, sûr qu’elle a décidé de remettre ça. Sur la pointe des pieds je retourne jusqu’à ma chambre. Par SMS, je contacte l’imam. Quelques instants plus tard, j’entends une porte s’ouvrir, une discussion s’engager entre les voix de ma cousine et de l’imam, une porte se refermer puis plus rien. Il doit aimer les chocolats.

Décidé à ne plus me laisser emmerder, je me recouche dans mon lit. Félix me fait visiblement la gueule. Fini les ronrons. Il est couché de tout son long sous la commode, la tête tournée vers le mur. Je médite quelques instants sur l’évolution de la situation du Covid-19. Je me dis que c’est dommage que Johnny et Aznavour soient déjà morts. S’ils étaient claqués du coronavirus, ça aurait donné à l’affaire des allures de drame national. Et une sorte de panache à l’ensemble du bilan. Je saisis nonchalamment La Peste de Camus que j’ai acheté la semaine passée. Paraît que c’est le livre incontournable du moment. Je me rends vite compte que sa réputation ne repose pas sur sa capacité à remonter le moral. Je ne survis pas à la quarantième page. Je change d’horizon et poursuis ma lecture avec un album des Pieds Nickelés. Voir les trois aigrefins botter le train aux rapiats, aux pandores et aux notables me remet le moral au beau fixe.

Je me rends compte soudain que les Martens ont dû bénéficier d’un passe-droit. De l’autre côté du mur, le stock d’assiettes a été reconstitué. Le temps des câlins est fini. Plates et creuses volent à nouveau à travers leur appartement, accompagné des traditionnels mais souvent inventifs noms d’oiseaux que je recopie inlassablement sur mon carnet afin d’égayer mes périodes spleenesques. Pour ce qui est des Ben Daoud, calme plat depuis l’intervention de l’imam dans le hall hier midi. C’est pas le souvenir que j’avais des préceptes musulmans mais les crises mystiques poussent parfois à l’excès. De courte durée… Le tremblement de leur vaisselier les rappelle à mon bon souvenir.

Félix n’a l’air de s’émouvoir ni des explications volcaniques des Mertens ni de l’ardeur réitérée des Ben Daoud. Couché sur la table, il tourne lascivement les pages de La Peste en remuant lentement la queue. Et en me montrant ostensiblement qu’il en est déjà à la page quatre-vingt, lui. S’il n’avait pas mes lunettes sur le museau je jurerais qu’il simule. Connard de chat philosophe, va ! Il a dû saisir au vol le fond de ma pensée car il me fait sa plus effrayante grimace en hérissant le poil et en crachant. Pour toute réponse je lui fous sous le nez l’info que je viens de recevoir sur mon smartphone : « Un couple verbalisé dans le Vaucluse pour non-respect du confinement après avoir promené son lapin en laisse ». Tu peux toujours courir pour qu’on remette ça tous les deux ! Rien qu’à mon intonation, il a dû renifler l’esprit et la lettre de mon propos. Il referme aussitôt Camus et retourne faire le chat lambda en ronronnant près du frigo. Pour le récompenser de s’être payé ma tête, je lui sers les croquettes de survie qu’il a en aversion. L’impertinent a la sagesse de ne pas me snober. Cruellement caustique, je le regarde boire le calice jusqu’à la dernière croquette. Il sait désormais qui est le maître. Je ne le reprendrai pas de sitôt le museau dans Camus, Kant ou Aristote.

Pas le temps de savourer ma victoire, ça sonne à la porte. La voisine aux deux petits monstres est devant chez moi. A vue de judas, elle semble être seule. Je me risque à ouvrir en gardant par sécurité un pied devant la porte. Elle m’explique que ses deux loupiots sont chez leur père depuis hier, qu’elle me remercie beaucoup pour mon geste de l’avant-veille, elle me tend un sac de pâtisseries marocaines et – baraka inespérée – Rose-Marie de l’appartement 49 m’évite une suite éreintante en surgissant de chez elle et en nous distribuant à chacun une image de Marie accompagnée d’un psaume invitant à la pudeur et à la chasteté. Je ne sais pas si c’est la vision de la sainte mère du Christ qui apaise la daronne des petits mais elle nous quitte immédiatement sans demander son reste. J’aurais aimé que Rose-Marie en fasse autant. Vœu pieu. Habituée à jouer autant du moulin à parole que du moulin à prière, elle se lance, un masque en tissu d’un improbable rose fluo sur la binette, dans une reconstitution romanesque de l’Ancien Testament, du Nouveau, du Tout-Nouveau, du Récent, de Celui de la Semaine en Cours et de Celui de la Semaine à Venir.

Tout y passe : Dieu, le Saint-Esprit, Jésus, les apôtres, l’Arche de Noé, la mer Rouge fendue en deux, le Golgota, les évangélistes, la Trinité, l’Incarnation, la Rédemption, et tout le toutim. A l’issue de deux heures de diarrhée verbale ininterrompue et amplement soulignée par des gestes, postures et mimiques masquées, un nuage de fumée à l’odeur âcre envahissant tout l’étage rappelle soudain à Mère Teresa qu’elle avait une marmite de boudins créoles sur le feu. Elle part en hurlant « Que Dieu vous bénisse ! » et disparaît dans son appartement. L’imam surgit à l’instant-même et se met à beugler qu’il y en a marre des cathos et de leur encens. Il me reconnaît, bafouille un vague « merci » pour le SMS du matin et retourne babouches en mains à ses obligations spirituelles.

Je referme lourdement la porte et, totalement abruti par le discours interminable, j’essaye quelques instants de donner un vague sens à mon existence en me remémorant une ou deux paroles bibliques de Rose-Marie. En vain. Les huit coups du soir ayant teinté à l’église du quartier, je vais applaudir sans conviction à la fenêtre sans même penser à prêter attention à la voisine d’en face qui me fait de grands gestes de la main.

Rendez-vous demain avec l’épisode 8 de « Je suis quand même pas parano ! »

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