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Rachid Benzine : Confinement, jour 2 – 18 mars 2020

Écrit par FDM

Voici le second épisode de « Je suis quand même pas parano ! », la fiction écrite par Rachid Benzine, sous forme d’un journal depuis le premier jour de confinement démarré en France le 17 mars.

La sonnerie de la porte m’avait réveillé sur le tard hier soir et plongé dans une angoisse post-traumatique indubitablement liée à la stupeur provoquée par l’annonce du confinement général. Je faisais le malin mais j’ai pris la mesure en pleine poire, moi comme les autres. Une nuit passée avec la respiration de mon chat collée sur l’estomac m’a remis les idées en place. Je me réveille à une heure raisonnable de l’après-midi avec une foi renouvelée en l’humanité. C’est donc sans aucune appréhension que j’entends à nouveau retentir la sonnette de la porte. Sans même prendre la peine de mettre un œil au judas, j’ouvre, armé de mon plus naïf sourire.

Je suis instantanément aspergé d’un puissant jet d’insecticide qui me jette à terre, dans le couloir de mon entrée. Je toussote, crachote et pleure sans arriver à me contrôler. Baignant dans un nuage de produits de synthèse divers et malodorants, je reçois une nouvelle lettre recommandée en plein visage. Mme Da Silva, dans un français que Molière cette fois n’aurait pas reniée, me lance : « Alors, vous trouvez ça drôle ? ». Je comprends qu’elle a reçu des consignes, qu’elle doit elle-même distribuer le courrier, que ça la gonfle et qu’avec des énergumènes comme moi elle préfère dorénavant prévenir que guérir. Puis elle claque la porte sans ménagement.

Du haut d’une commode, Félix me dévisage avec dédain comme ne se privent jamais de le faire tous les chats qui vivent avec des humains. Je fais mine de ne pas le voir pour ne pas rajouter le déshonneur au ridicule de ma position. J’ouvre délicatement l’enveloppe tandis que le nuage d’insecticide se dissipe et que je reprends difficilement ma respiration. Une amende de 135 euros avec retrait d’un point pour excès de vitesse. Le confinement aura au moins cet avantage : au-delà de la baisse de la pollution, baisse des excès de vitesse et, par effet, baisse des morts sur la route. Je songe quelques instants en philosophe à ce curieux vase communicant : des vies de jeunes sauvées sur la route contre des vies de vieux envoyés ad patres par un virus ayant voyagé depuis la Chine sans aucun incident de parcours ni excès de vitesse.

Le miaulement de mon chat me rappelle aux trivialités. Monsieur a faim. Il vient se frotter contre moi mais les mouvements de sa queue trahissent toute l’hypocrisie de sa démarche. Celui qui, il y a quelques instants encore, me toisait de toute sa superbe vient quémander sa pitance en jouant d’un faux air de tendresse. Je me laisse avoir. Je me lève un peu flagada et je me dis que le confinement a peut-être ses utilités. Comme une prise de conscience. Ce coronavirus est peut-être le signe de quelque chose. Une sorte de punition. Comme tous les malheurs. Ou bien, comme tous les malheurs, il n’est le signe de rien, si ce n’est de l’absurdité de ce monde, de la fragilité de notre existence et de notre finitude inéluctable que seul le suicide permet de devancer. Pas de conjurer.

Au fond il est curieux ce confinement qui nous donne à la fois le sentiment d’être impuissants face au virus, auteurs de pas grand-chose et malgré tout entièrement responsables de l’après, par ce que nous faisons dans nos gestes quotidiens. C’est plongé dans ces pensées que surgit tout à coup une évidence : je dois mettre Félix au bio. Une évidence s’accompagnant aussitôt d’un irrépressible sentiment de honte. Comment ai-je pu lui imposer depuis tant d’années cet infâme gloubi-boulga aromatisé à la souris grise ? Dont il raffole ceci dit. Ne suis-je pas pleinement responsable de sa santé ? J’enfile sans attendre une chemise, un pantalon et le reste en sous-vêtements et chaussures. J’allais sortir en oubliant le précieux sésame. J’imprime l’attestation de déplacement dérogatoire. Je soussigné… bla, bla, bla… activité professionnelle, non… achats de première nécessité, peut-être… motifs de santé, pas vraiment… motif familial impérieux, d’une certaine façon oui… ah, voilà, animaux de compagnie ! Oui, enfin…

Je coche cette dernière case, je date, je signe et je façonne un semblant de laisse à Félix avec deux lacets de chaussures. Quelques minutes plus tard, j’arpente un boulevard de la République quasi désert. L’affichette de l’épicerie m’arrache un sourire : « Ne pénétrez qu’une personne à la fois ». On ne sait pas vraiment si l’invite s’adresse aux pétrifiés du Covid-19 ou aux lubriques impénitents. A peine entré, ce qui me tétanise n’a rien à voir avec le virus. Ah, la vache, le bio ça se paye dis-donc !… Après moult hésitations, je paie sa pâtée bio à Félix et je repars chez moi. A même pas cent mètres de mon immeuble, deux agents de police me barrent le passage sur le trottoir. Je remarque instantanément qu’ils ne respectent pas la distance de sécurité d’un mètre entre eux. Le gros moustachu m’interpelle en s’avançant vers moi. Je recule pour maintenir la distance de sécurité. Il le prend mal, m’engueule en postillonnant sans ménagement sur ma trogne. Je manque de m’évanouir. J’ai la présence d’esprit de tendre mon attestation de déplacement dérogatoire. Il maugrée en me faisant remarquer que ce n’est pas un chien que je tiens en laisse, me lance un « vous foutez pas de ma gueule » et me colle une amende à 38 euros. Je jette un regard noir à Félix qui remue sournoisement la queue.

A peine rentré chez moi, je me douche en me frottant abondamment avec tout ce que la maison compte de détergents. Je me frotte dix fois les dents avec les mêmes produits. Je me jette sur le lit les bras en croix avec le sentiment d’être la victime expiatoire d’un phénomène qui me dépasse totalement. Et je m’endors au milieu de cauchemars mêlant bactéries purulentes, pandores débridés et pâtées vengeresses.

Rendez-vous demain avec l’épisode 3 de « Je suis quand même pas parano ! »

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