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Rachid Benzine : Confinement, jour 14 – 30 mars 2020

Écrit par FDM

Les aventures du héros de la fiction de Rachid Benzine se poursuivent pour ce quatorzième jour avec les frasques et les relations intimes bruyantes entre la mamie et de son amoureux octogénaire dans la chambre à coucher de notre héros.

A mon réveil, le spectacle de désolation qui règne dans le salon me fout le cafard. Etagères brisées, tables pliées en deux, chaises fracassées. Et un monceau de livres et de babioles en vrac sur le tapis. La télé et la box ont miraculeusement échappé à la guerre atomique que se sont livré le mari et l’amant de la mamie. Face au désastre et bien qu’étant totalement ignorant des choses du bricolage, je décide de me relever les manches. Sur l’ordinateur défilent les tutoriels. Je m’en gave deux heures durant. Je vois, à sa tête, que Félix doute de ma capacité à réparer quoi que ce soit. Je décide de passer outre son scepticisme. Je fais la liste du matériel nécessaire et, les magasins étant fermés pour confinement, je passe commande par Internet. Je pourrai retirer l’achat sur place, au drive, même si je m’y rends à pieds.

A peine ma porte ouverte pour sortir, je tombe sur les voisins qui m’attendaient de pied ferme depuis le lever du soleil. Le monsieur exprime mollement des regrets pour ma raclée d’hier. Sa femme est plus explicite. Elle reconnaît le malentendu et se confond en excuses appuyées. Rapidement, les ronds de jambes laissent place à l’énonciation chevrotante de la vraie raison de leur présence devant mon appartement : ils ne supportent plus la vieille et veulent me la rendre. Elle-même prétendrait qu’elle était finalement bien chez moi. Je leur signifie sans détour qu’il est hors de question que je la récupère. Pour faire bonne mesure, je les menace de porter plainte pour coups et blessures s’ils insistent encore pour me fourguer la mamie. L’argument porte. Ils rentrent chez eux. Heureux d’avoir pour une fois fait montre d’autorité et d’efficacité, je pars d’un pas jovial vers le magasin de bricolage.

Trois heures plus tard, je rentre, chargé d’une tonne d’outils, planches, vis et autres clous. Je pousse la porte et tombe, abasourdi, sur Félix et Mamie Tandier en train de jouer aux échecs. Elle me lance :

  • Vous aviez raison, il triche. Enfin, plus exactement, il anticipe vos coups en lisant dans vos pensées.
  • Je le savais ! Je le savais ! Ah, le scélérat, le… mais au fait, qu’est-ce que vous foutez chez moi ? Et… et… comment vous êtes entrée ?!
  • C’est Félix… Je n’étais vraiment pas à ma place chez les voisins. Je suis venue frapper chez vous. Je crois que Félix a bondi sur la poignée…
  • Ah putain… J’aurais dû m’en douter. Si je ferme pas à clé, on peut ouvrir de l’intérieur.

Je pose mon barda et je soupire. Mme Tandier m’explique qu’elle vient de gagner trois parties de suite contre Félix. Il a la queue basse et sa mine des mauvais jours. Il suffit, dit-elle, de se concentrer sur une autre pensée tandis que vous déplacez la pièce pour déjouer sa stratégie. Et moi qui n’arrive déjà pas à me concentrer sur les coups à jouer…

  • Dites donc, Mme Tandier, vous n’avez toujours pas de nouvelles de votre fille ?
  • Non.
  • Et les deux ancêtres, là. Votre amant, Albert, ou votre mari, Maurice, y’en a pas un des deux qui pourraient vous prendre chez lui ?
  • Parlez pas si fort, vous allez réveiller Albert.
  • Albert ?…Votre amant ?… Me dites pas…

Je me précipite dans la chambre. Bras en croix, étalé de tout son long, Albert dort à poil sur mon lit. Des préservatifs usagés jonchent le sol au milieu de bas noirs et d’un string assorti. Pour ne pas mourir idiot, je relève furtivement la marque de Viagra inscrite sur la boîte posée sur la table de chevet. Je referme délicatement la porte de la chambre.

  • Mais, Mme Tandier, à votre âge ?!
  • Quoi à mon âge ?! Vous feriez bien d’en faire autant. Vous avez le teint tout palot, l’air hébété en permanence, la cervelle qu’a pas vu passer une idée depuis un siècle. Faut vous remuer mon vieux. Le temps passe vite. Félix m’a dit que vous auriez une ouverture avec la voisine d’en face… Il m’a parlé aussi d’une lointaine cousine qui serait pas si loin que ça en ce moment…

Félix regarde en l’air pour éviter de croiser mon regard furibond. Mme Tandier enchaîne : « D’ailleurs, vous n’auriez pas d’autres courses à faire ? Albert ne devrait pas tarder à se réveiller et… ».

C’est pas vrai. Ils ont prévu de remettre ça… Les premiers jours de confinement m’ont donné à penser qu’il y avait un bon Dieu. Maintenant, faudrait qu’il m’explique ce que je lui ai fait pour m’infliger ça.

  • Ecoutez Machin… Si vraiment vous avez rien à faire, pas de copines à voir… je peux vous avancer un peu d’argent pour aller vous ressourcer chez une professionnelle.

Quelques minutes plus tard, je me retrouve dans le couloir avec mon matériel et mon mobilier à réparer. En tentant de faire le moins de bruit possible, j’essaye de rafistoler ce que je peux. Ça maugrée assez vite derrière les portes fermées. Je m’interromps. J’ai même pas pensé à prendre un bon bouquin… La porte des Ben Daoud s’ouvre. Madame, d’ordinaire si sympathique, me toise de haut en bas, l’œil réprobateur :

  • Vous pourriez demander à la dame de crier moins fort pendant vos…

Je rougis et n’arrive pas à prononcer la moindre parole. Je me dis que, venant de Mme Ben Daoud, c’est l’hôpital qui se fout de la charité mais… Son mari sort à son tour. Il en appelle à la pudeur et au respect des voisins. Je manque de m’étouffer et je rougis de plus belle. C’est le moment que choisissent la mamie et Albert pour se remettre à leurs frasques. Mme Tandier vocalise à tue-tête des « Oui, vas-y ! Casse-moi tout là-dedans ! » et autres expressions que la décence impose de taire. Tout en étant visiblement taraudés par un doute, les Ben Daoud réalisent que je ne suis pas l’auteur des faits et rentrent sans mot dire dans leur appartement.

Deux heures durant, Albert et sa dulcinée s’en donnent à cœur joie. Tel un mantra, je me répète, pour ne l’oublier jamais, le nom de la marque de Viagra. L’exaltation retombée, la porte de l’imam s’ouvre. Ma cousine Sophie, couverte d’un foulard seyant mais sans masque, faisant abstraction de toute règle élémentaire de sécurité, me chuchote à l’oreille :

  • J’ai vu le gâteux qui est rentré chez toi. Ils ont laissé la fenêtre ouverte. J’ai eu droit à la séance du matin et à celle de l’après-midi. Dis-moi, c’est quoi la marque de Viagra ?
  • T’as des soucis avec ton imam ?
  • Pas encore. Mais comme pour le coronavirus, mieux vaut prévenir que guérir.

Je lui indique le nom de la marque. Je me remets à retaper en silence mon mobilier. Quelques minutes plus tard, Sophie passe devant moi, son attestation de déplacement dérogatoire à la main. « Je file à la pharmacie » me fait-elle, l’air entendu. Je baisse les yeux et je me remets à mon travail.

Rendez-vous demain avec l’épisode 15 de « Je suis quand même pas parano ! » Par Rachid Benzine

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