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Rachid Benzine : Confinement, jour 11 – 25 mars 2020

Écrit par FDM

Pour notre héros, les journées se suivent et ne se ressemblent pas. Le voilà de nouveau embarqué à son corps défendant dans une histoire impossible : garder une vieille mémé qui l’abreuve de ses exigences et s’empresse de lui confisquer son lit et son canapé…

Bon sang, je me réveille avec une de ces pêches ce matin ! Finis les bourdonnements dans la tête, les gonades aux abois. J’attrape Félix, je le lance en l’air, je le rattrape, je lui fais des papouilles. Il a horreur de ça. Ça me fait d’autant plus plaisir. Pour lui, les démonstrations affectives et les chahutages relèvent des degrés inférieurs de la Création. Inutile de vous dire que, selon lui, les chats – les noirs surtout – tutoient en revanche les étoiles, la musique des sphères et le gotha céleste. Mais bon, je sens que ce matin ça me fait du bien au moral de le faire chier. Je me ferais bien couler un bain avant de le balancer dedans par surprise. Mais ce sournois sent vite le vent venir. Si l’eau que je fais couler est tiède et qu’il rêvasse, j’ai une petite chance de le choper d’un coup et de le balancer à la flotte. Mais si je fais couler de l’eau froide pour qu’il morfle un max, je peux toujours courir pour l’attraper. Il est capable de me retourner tout l’appart et de me crever les yeux. J’évite de trop réfléchir à ce que je pourrais faire pour lui remettre un peu le sens de la hiérarchie dans le ciboulot. Je le suspecte de lire parfois dans mes pensées. Et du coup d’avoir toujours un coup d’avance. Je n’y avais jamais prêté attention mais si ça se trouve c’est comme ça qu’il arrive à me battre aux échecs.

Ça sonne à l’entrée. Tout à mon enthousiasme, je lance un tonitruant « Y’a personne ! ».  On insiste. « Y’a personne que je dis ! ». Ça se met à frapper timidement, puis plus nettement. J’entends une voix de femme, implorante. Je regarde par le judas. Pas de bonhomme en vue. J’ouvre en maintenant mon pied derrière la porte. C’est la voisine du 40 avec sa mère. La fille doit bien se taper la soixantaine. Sa mère, vingt à trente ans de plus. Elle porte un masque. La fille aussi. Malgré tout j’arrive à comprendre sa demande. Effarante. Elle veut me laisser sa mère pour un jour ou deux. Avec ce qui se passe en ce moment, pas question me dit-elle de la confier à un EHPAD. Paraît qu’on n’arrête plus de louer mon bon cœur dans l’immeuble depuis le confinement. Je refuse tout net. Elle m’explique une histoire à tenir debout. Je refuse tout net. Elle insiste en me donnant plus de détails, encore moins crédibles, sur sa nécessité impérieuse à me laisser sa mère. Je refuse tout net. Elle se met à pleurer. Moins d’une minute plus tard, la mamie de quatre-vingt-sept ans – c’est son âge exact – est installée sur mon canapé. J’ai un sac de médications en tout genre dans la main droite, un sac de couches dans l’autre et une grand-mère au regard inhabité derrière un masque.

Ça re-sonne à l’entrée. La fille a enfin pris conscience de l’absurdité de la situation. Elle vient reprendre sa mère. J’ouvre la porte. C’est pas du tout la mère mais l’imam. En larmes lui aussi. Il me demande même pas mon avis, entre et s’assied à côté de la mamie. Je l’invite à respecter un mètre de distance avec elle. Il s’exécute et se lance dans une longue tirade. Il vit une idylle dévorante avec ma cousine Sophie. Mais cette dernière vient d’apprendre qu’il a déjà deux épouses au bled. Elle était prête à se convertir pour enfin se caser. Mais la perspective d’avoir à partager l’enturbanné avec deux autres ménagères de moins de cinquante ans lui a retourné les sangs. Elle l’a quitté en douce au petit jour. Il s’accroche à mon bras, sanglote à grosses larmes sur mon tee-shirt et me supplie de la convaincre de revenir.

Je n’ai pas même le temps de songer à la malédiction qui s’acharne sur moi que je me retrouve, sans trop savoir comment, avec le portable de l’imam à l’oreille et la sonnerie d’appel. Quelques instants plus tard, Sophie m’envoie chier pensant avoir à faire à son soupirant. L’imam me donne des petits coups secs dans le dos pour que j’intervienne. Je m’y résous sans entrain. Sophie se calme mais je sens que je rame. C’est le moment que choisit la mamie pour m’arracher le téléphone des mains. Jusque-là je ne savais ni si elle comprenait ce qu’il se passait ni si elle avait encore la parole. D’une voix vive, elle interpelle Sophie et l’imam, fait souscrire ce dernier à une liste d’engagements que ma cousine lui dicte au téléphone et donne deux heures à Sophie pour avoir réintégré le domicile du religieux. L’imam baise la main de mémé en pleurnichant avec dévotion. Elle la retire aussitôt en lui rappelant les règles élémentaires de précaution. Il file en invoquant le ciel à notre profit et disparaît dans son appartement.

Aussitôt, la mamie m’invective :

  • Dites-donc, vous êtes un mou, vous ! Si j’étais pas intervenue, on en serait encore aux lamentations !

J’acquiesce. Je la remercie chaleureusement. Elle me dit qu’elle a faim et me fait part de ses exigences culinaires. Une heure plus tard, après m’être démené sans relâche dans la cuisine sous ses ordres, je lui sers un repas que je n’aurais jamais imaginé être en capacité de réaliser. Félix applaudit des deux pattes le looser magnifique que je suis en cet instant. A peine son repas avalé, elle m’informe que la sieste la réclame. Je m’apprête à l’installer confortablement sur le canapé. Elle désigne d’un geste ma chambre. Je comprends qu’elle sera désormais la sienne et que je devrais trouver mon réconfort sur le lit de camp. Elle me signifie en effet dans le même élan que, pour des raisons sanitaires, ma chambre et mon canapé lui sont dès à présent totalement dédiés. Et donc, à moi, radicalement interdits.

Je n’ai pas le temps de lui demander « quid du chat ? » qu’elle l’accueille dans ses bras maternels. Le regard que Félix me jette en cet instant en dit long sur sa duplicité et le mépris qu’il me manifeste. Tout en baignant dans le sentiment insupportable d’être le baisé de service, j’entends dans le couloir les retrouvailles d’abord langoureuses puis très vite torrides de ma cousine et de l’imam. Je ne suis pas le seul à entendre leurs roucoulades. Ça donne aussitôt des idées aux Ben Daoud qui remettent ça sans réserve. Et aux Martens qu’on entend s’envoyer en l’air au milieu d’une montagne d’assiettes estropiées.

Pas indisposée pour deux sous, la mamie me lance un tonique « Vous devriez vous y mettre vous aussi ! A votre âge vous seriez moins nigaud ! Reste à trouver la bécasse qui supportera de vivre avec un végétatif dans votre genre… » Je ravale ma fierté et fais mine de ne pas avoir entendu. La journée va être longue…

Rendez-vous demain avec l’épisode 12 de « Je suis quand même pas parano ! »

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