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Rachid Benzine : Confinement, jour 10 – 26 mars 2020

Écrit par FDM

Le héros de « Je suis quand même pas parano ! » continue à nous livrer son journal. On savoure la réalité du moment et les instants irréels de 10 jours de confinement en solo brillamment rendus par Rachid Benzine.

Je me réveille au son des percussions ce matin. Celles dans ma tête en suite du bourre-pif de la veille mais aussi en provenance de l’extérieur. J’ouvre la fenêtre. C’est un voisin de l’immeuble de droite qui a décidé d’égayer le confinement de ses voisins. Avec un certain succès. Les applaudissements ponctuent sa représentation. Mal en a pris aux auteurs des vivats. Dans la foulée, un autre voisin décide de pousser la chansonnette. Il braille à tue-tête ce qui ressemble à des airs d’opéra, massacrés sans ménagement. Les fenêtres se ferment. Je scrute le ciel pour m’assurer que le temps n’est pas en train de changer. Non, le Caruso improvisé n’a pas fâché Jupiter. En revanche, des auditeurs excédés ont décidé de renouveler sa batterie de cuisine. Des lucarnes avoisinantes, des casseroles volent vers son appartement. Sans perturber en rien son récital. Quand on a du talent…

Je décide d’aller me peser sur la balance. Je ne l’ai pas fait depuis la veille du confinement. Putain ! Trois kilos en dix jours. C’est pas vrai… Je sais pas si on sortira grandis de cette épreuve, mais grossis, c’est sûr. Je regarde Félix. Il n’a pas l’air d’avoir pris de l’embonpoint. Faut dire que c’est moi qui le rationne sur les croquettes. Pas question de risquer ma vie en tentant le supermarché. Et encore moins d’attendre trois plombes dans une file interminable pour me rendre compte à l’arrivée qu’il n’y a plus rien en rayons. Ou des boîtes de pâtée qui coûtent un bras. Et puis voir ces pauvres filles à leur caisse derrière une clôture en cellophane… rien que d’y penser ça me fout le bourdon. Parlons même pas du marquage au sol despotique pour respecter les distances de sécurité. La déprime totale. Autant rester chez soi. Enfin, tant que j’ai à becqueter… Pour Félix, j’ai toujours ces sacs de croquettes que j’ai stockés pour profiter d’une promo il y a quelques mois. Qu’il aime ou pas, faute de grives…

En attendant, je commence sérieusement à m’ennuyer. Preuve ultime s’il en était besoin, ça fait près d’une heure que je regarde sur la chaîne L’Equipe un tournoi mineur de pétanque. C’est reposant ceci dit. L’action est au même rythme qu’un épisode de Derrick. Et puis ça endort Félix. Pendant ce temps il me gonfle pas. Monsieur me prend de haut avec Kant et Camus mais, j’ai eu beau lui expliquer, il n’a toujours pas pigé les règles de la pétanque provençale. Du coup, le jeu a un effet hypnotique sur sa personne. Il regarde désabusé le pointeur, la boule qui avance lentement vers le cochonnet et paf ! Il tombe assoupi sur le canapé. Il atteint une sorte de Nirvana félin ou quelque chose dans le genre. En tout cas, au réveil, je vois bien qu’il est de meilleure humeur et plein d’énergie. Alors que moi je suis ébahi par la précision des tireurs, la magie des carreaux. Ça me fout en transe. Comme quoi il m’en faut pas beaucoup.

A la télé comme sur le Net, les injonctions à profiter de l’instant présent, à revenir à l’essentiel, se multiplient. Si ça veut dire se compter les poils toute la journée en attendant la lyre, l’auréole et les ailes customisées pour l’éternité… merci bien ! J’aurais plutôt tendance à dire spontanément « Vive l’accessoire ! ». Même les Ben Daoud se sont lassés de leurs parties de jambes en l’air. Même les Martens ont épuisé le stock d’assiettes et d’injures bien senties. Les gens le disent pas. Certains ont beau avoir le sentiment d’être en vacances, ben… si c’est pour s’emmerder comme ça en tournant en rond dans son deux-pièces, autant retourner bosser. Sans parler des martyrs qui doivent se taper leurs gosses, remontés comme des ressorts Zébulon, qui leur retournent leur appart à longueur de journée…

Je sais pas si c’est de morfler dans la gueule sans discontinuer depuis deux jours, avec pour résultat une trogne de Schtroumpf et des hurlements de tyrolienne chaque fois que je vais pisser, mais je me sens morose. Y’a bien des potes qui m’inondent de blagues toujours plus nulles pour tenter de m’égayer, mais je sais pas, ça vient pas. Y’a des jours sans.

Félix daigne se réveiller. Il a la passion du numérique. A peine levé, déjà sur l’ordinateur. Il tombe sur le dessin animé de Walt Disney, Blanche Neige et les sept nains. Je le vois lever les yeux au ciel. Pas besoin d’être devin pour savoir pourquoi. Sa Majesté s’offusque parce qu’un certain Atchoum est confiné avec six autres de ses congénères.

  • Mais c’est un dessin animé, crétin ! C’est pas la réalité.

Il fait mine de ne pas entendre et change d’occupation. En deux clics le voilà sur mes mails. Il les consulte sans modération. Je ne supporte pas cette façon qu’il a de se mêler de ma vie privée. Et surtout d’intervenir. Je pourrais être encore en couple aujourd’hui s’il n’avait pas envoyé des mails au vitriol à ma compagne qu’il ne supportait pas. Parce qu’il la trouvait trop commune. Pas pour moi mais pour lui. Difficile de faire entendre à la fille en question que je n’étais pas l’auteur des dits mails. Connard de chat ! Je lui ai fait la gueule un moment…

Et puis, tout passe. Le temps a fait son œuvre. Mais depuis des mois je suis célibataire. Il a essayé de rattraper le coup en m’inscrivant à des sites de rencontre. Sans me le dire… J’ai découvert son manège en recevant mon relevé de compte. Evidemment, aucune des prétendantes n’a trouvé grâce à ses yeux. Sans parler du profil qu’il m’avait concocté : passionné de chats noirs, je cherche une compagne ayant la même passion et possédant plusieurs chattes noires. Vieux matou ! Vicelard ! j’ai mis bon ordre à tout ça et fermé tous les comptes qu’il avait ouverts. Mais il a contribué significativement à creuser mon découvert à la banque.

20 h : pour la première fois, la voisine d’en face n’est pas à la fenêtre pour applaudir les soignants. Je participe au rituel avec entrain. Le Caruso choisit ce moment pour remettre ça. Les fenêtres se ferment précipitamment. Félix se fourre mes boules Quies dans les esgourdes. Je vais m’enrichir sur Internet des plus beaux carreaux de pétanque provençale. La soirée s’annonce palpitante.

Rendez-vous demain avec l’épisode 11 de « Je suis quand même pas parano ! »

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