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Mdaif’In, le projet 2.0 où les femmes rurales se racontent (interview)


Le projet Mdaif’In lancé par la réalisatrice Aouatef Khelloqi avec sa partenaire, créatrice de contenus, Nada Zraidi, met les femmes rurales sur le devant de la scène par le biais du digital. Depuis près d’un an, les deux aventurières vivent en immersion dans des douars éparpillés sur tout le royaume et suivent, caméra à l’épaule, le quotidien de ces femmes âgées de 24 à 50 ans. C’est à partir d’avril que la web série sera diffusée sur une plate-forme digitale en cours de construction. Ainsi, on pourra y découvrir la vie d’Aziza, Nora et bien d’autres. Entretien avec Aouatef Khelloqi.

Pourquoi avoir monté le projet Mdaif’In ?

Parce que nous sommes parties du constat que 40 % de la population au Maroc vit en zone rurale dont 49 % de femmes. Et, finalement ces femmes sont peu connues, et sont très peu entendues. Notre objectif avec le projet Mdaif’In est de leur donner la parole ainsi que d’insuffler leur présence dans le monde du digital.

D’après vous, les femmes rurales sont donc des oubliées…

Bien qu’elles soient sur tous les fronts et de tous les combats, les femmes rurales sont invisibles. On les entend peu, d’où notre démarche d’aller leur tendre le micro pour qu’elles puissent SE raconter. Certaines femmes se sentent en marge de la société. D’ailleurs, elles étaient extrêmement étonnées que nous puissions nous intéresser à elles, ainsi que nous vivions à leurs côtés pour mieux comprendre leur réalité. Et la réalité, c’est que ces femmes n’arrêtent pas ! Leur vie se déroule entre le foyer où elles se chargent des tâches ménagères (chercher de l’eau au puits et du bois en forêt car dans certaines régions, elles n’ont pas accès aux infrastructures de base), de l’éducation des enfants, du champ où elles travaillent côte à côte avec des hommes, et le souk où elles s’occupent de la commercialisation de leur récolte, sans parler de celles qui s’organisent et travaillent aussi au sein de coopératives.

Qu’est-ce qu’il vous a le plus interpellé après avoir rencontré toutes ces femmes ?

Les femmes rurales déploient une énergie incroyable pour faire face aux difficultés de leur vie quotidienne. Elles ont une force physique et mentale impressionnante !

Ces femmes, en dépit des discriminations qui les fragilisent, sont  formidablement combatives, inventives, créatives…, allant chercher on ne sait où des sursauts de vies d’abord pour leur famille, avant de penser à elles-mêmes. Les femmes rurales sont dans le sacrifice total. Tout tourne autour de leurs proches au point où elles ne s’autorisent même pas de rêver. D’ailleurs, certaines sont assez déstabilisées lorsque nous leur demandions d’évoquer leurs rêves. Pour illustrer mes propos, je vais vous prendre l’exemple de Nora. Lorsque nous lui avons posé cette question, elle s’est retournée vers son amie assise juste à côté d’elle et lui a lancé : « C’est quoi mon rêve ? » Evidemment, nous lui avons dit que ce n’était pas possible d’interroger son amie. Après quelques minutes de réflexion, elle nous a alors répondu : « Aller cueillir des fraises en Espagne comme les femmes des villages d’à côté » qui, grâce à ce travail, perçoivent davantage.

En résumé, ce sont des femmes remarquablement fortes…

Oui, elles ont une énergie décuplée malgré les conditions assez difficiles dans lesquelles elles vivent. Elles gardent un optimisme à toute épreuve. Elles sont source d’inspiration mais elles ne s’en rendent pas compte ! Elles ont vraiment beaucoup à transmettre au reste de la population marocaine. Il y a autre chose qui nous a interpellé, c’est cette volonté de vouloir s’organiser entre elles. Elles reconnaîssent qu’ensemble, elles se sentent plus fortes. Avant, elles avaient l’impression d’être isolées et donc d’être plus vulnérables, alors qu’aujourd’hui, elles partagent et s’épaulent. C’est un vrai lieu social !

Mais n’ont-elles pas eu des difficultés à monter leur coopérative ?

Cela dépend des régions. Par exemple, dans l’un des villages du nord où nous sommes allées, ce fut difficile pour elles de s’organiser, car certains hommes ne voulaient pas qu’elles créent une coopérative. Ils ont taxé les initiatrices de vouloir « dévergonder » leurs femmes et filles. Elles ont persévéré et ont fini par s’organiser. En revanche au centre, ce fut beaucoup plus simple pour les femmes. Les hommes du douar les ont encouragées, car ils ont bien compris que cela permettrait de dégager un revenu supplémentaire pour le foyer. D’ailleurs, cela a également changé les rapports au sein du couple. Les femmes l’ont bien ressenties. Elles se sentent prises en considération.

Y-a-t-il une femme qui vous a particulièrement marqué ?

Il y en a plusieurs, je peux vous parler d’Aziza. Elle vit dans le centre. Elle a 34 ans, mariée depuis l’âge de 15 ans,  et elle a eu quatre enfants. Aziza a une force de travail extraordinaire. Par exemple, elle a construit sa maison de ses propres mains. Même les briques, c’est elle qui les a fabriquées ! Cette jeune femme a une énergie incroyable. Nada et moi, nous avons vécu au rythme de sa vie : elle est débout dès le levée du soleil, puis elle s’occupe des tâches quotidiennes comme faire le pain, la cuisine, le ménage et s’occuper des enfants. Après, elle se rend à la coopérative de couscous pour y travailler, et le soir, elle ne s’endort que vers minuit. Vous imaginez sa journée ! A un moment, nous l’avons interrogée sur sa fille aînée âgée de 15 ans, à savoir si elle venait la voir pour lui parler mariage, que dirait-elle ? Sa réponse a été catégorique : « Hors de question ! » Aziza nous confiait qu’elle voulait vraiment que ses enfants aient un meilleur avenir que le sien. C’est pour cela qu’elle travaille dur et essaie de dégager un revenu pour pouvoir leur permettre d’accéder à l’éducation. Mais malheureusement, les jeunes filles sont obligées de mettre un terme à leur parcours scolaire lorsqu’elles arrivent au collège car l’établissement se trouve souvent à plusieurs kilomètres de leur habitation. Il est impensable pour ces mères de les laisser partir chaque jour si loin et toutes seules. Elles aimeraient pouvoir les envoyer en internat, mais financièrement, elles n’en ont pas les moyens.

Quelles sont leurs préoccupations ?

En plus de l’accès à l’éducation, la préoccupation majeure est de développer leurs revenus. Elles aimeraient avoir l’opportunité de dégager un salaire plus important à travers les coopératives. Pour vous donner une idée, dans le nord, les femmes que nous avons suivies, gagnent en moyenne 1 500 Dhs par an grâce aux foires auxquelles elles participent en vendant des paniers et autres décorations qu’elles fabriquent. Dans le centre, chaque femme de la coopérative de couscous touche près de 500 Dhs par mois.

Quelle est la suite de votre projet Mdaif’In ?

Au Maroc, il y a encore des régions que nous n’avons pas eues l’occasion de ne nous rendre. Il reste notamment les Provinces du Sud ou encore l’Oriental. Nous sommes également en train de chercher des partenaires pour pouvoir développer notre projet dans le Maghreb et sur le continent africain.

Teaser de l’un des épisodes :

https://vimeo.com/254299306

https://www.facebook.com/mdaifin/?pnref=lhc

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