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Marrakech capitale de l’art contemporain

Écrit par Khadija Alaoui

Deux évènements de grande envergure, parfaitement synchronisés, ont eu lieu fin février à Marrakech, inscrivant résolument la ville ocre en tant que nouvelle destination du marché de l’art africain contemporain. Déambulations au cœur d’une créativité riche et foisonnante.

En cette fin de matinée du jeudi 22 février, Marrakech a insufflé sa magie aux musées et galeries d’art de la ville qui proposent, à l’unisson, des accrochages d’artistes marocains et africains. L’appartenance au Continent noire est présente, fortement représentée dans chaque œuvre exposée. La première galerie à révéler les trésors de ses artistes est la Voice Gallery située dans le quartier Sidi Ghanem. L’artiste M’Barek Bouhchichi y présente “Les poètes de la terre”, une exposition qui interpelle sur les ségrégations raciales subies par les Marocains de peau noire dans le sud du pays. Les installations de l’artiste interrogent le métal, la terre et la poésie. Des plaques de métal oxydées recouvertes de cuivre, sont accrochées côte-à-côte, en ultime rappel de ce fameux 1/5ème réservé aux métayers noirs qui cultivent la terre des autres. “Le travail de Bouhchichi met en scène un jeu incessant entre le physique et l’intangible. Le mot terre, se référant à la fois au sol matériel et à la patrie émotionnelle, refuse toute séparation nette entre matérialité et affect”, écrit à ce sujet Omar Berrada, directeur de Dar al-Ma’mûn. Ce curateur et écrivain a dirigé, les 24 et 25 février, le Forum de la 1-54, un espace d’échanges, de conférences, de projections et de performances organisé en marge de l’African Art Fair 1-54, sous le thème “Always Decolonize”. Avec, pour finalité, assurent les organisateurs, de “décoloniser les savoirs, de désapprendre l’eurocentrisme et de construire des futurs nouveaux en remembrant les fragments de nos passés folklorisés”. Vaste programme.

Une première: L’African Art Fair 1-54 à Marrakech

L’événement phare du 22 février n’est autre que le dévoilement en avant-première à la presse nationale et internationale de la Contemporary African Art Fair 1-54. Lancée ilya 5 ans à Londres et ensuite à NewYork par Touria El Glaoui, cette foire dont le nom fait référence aux cinquante-quatre pays du continent africain, se positionne comme le rendez-vous incontournable de la promotion de l’art de l’Afrique et de la diaspora au niveau international.

Dans l’enceinte de la salle d’exposition de la Mamounia où la foire faisait escale pour sa première fois en terre marocaine, 17 galeries d’Afrique et d’Europe et plus de de 60 artistes émergents et reconnus en provenance de 25 pays ont confirmé la vitalité et la vigueur d’une créativité africaine en ébullition. Les œuvres exposées, se déclinant à travers la photographie, la peinture, le dessin ou encore la sculpture, utilisent les matériaux les plus divers et parfois les plus improbables pour refléter aussi bien les préoccupations des artistes que les tendances actuelles.
Le rêve d’établir Marrakech en tant que hub économique pour l’art africain n’est pas une utopie, loin s’en faut. Touria El Glaoui, la fondatrice de la Contemporary African Art Fair 1-54 pour qui l’organisation de cette foire est une sorte de “retour aux sources”, parie sur Marrakech pour attirer un nouveau type de collectionneurs, d’acheteurs et de férus d’art. Une ambition légitime confortée par le maillage culturel de la ville qui s’enrichit d’année en année de lieux de prestige dédiés à l’art, comme c’est le cas aujourd’hui pour le Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden (MACAAL) ou encore le Musée Yves Saint Laurent où le vernissage des œuvres du couturier marocain Noureddine Amir a été programmé pour coïncider avec l’opening de la Contemporary African Art Fair 1-54.
L’exposition éphémère (du 23 février au 22 avril 2018) des robes sculptures du créateur  donne à voir un dialogue subtil entre la mode et l’art, l’artisanat et l’approche créative du couturier. La mise en scène féérique sublime le travail artistique de Noureddine Amir qui puise son fondement dans les savoirs faire ancestraux et dans une réflexion inédite autour du vêtement.

Célébration de l’art africain

La soirée se prolonge au quartier Guéliz. Dans un immeuble réhabilité qui fait office de galerie d’art, d’espace muséal et de créa- tion, le Comptoir des Mines Galerie s’est également joint à la célébration de la créativité initiée par la Contemporary African Art Fair, en dédiant ses 1000 m2 d’espace d’exposition à 12 artistes et à leurs 12 projets indi- viduels. Intitulée “Traversées”, l’exposition dévoile des œuvres fortes, comme celle de Mariam Abouzid Souali qui invite dans son “A Three Person Game” à suivre une partie d’échecs géante ou encore le projet “Killing Machine” de Mustapha Akrim. Cet artiste interpelle sur les souffrances des populations africaines attirées par les sirènes de l’Europe. Le projet “Trajectoires Nomades” de Mohamed Arejdal, artiste qui s’interroge beaucoup sur les rapports entre les cultures et les symboles identitaires, se présente sous forme de sculptures murales réalisées à par- tir d’arceaux de tentes nomades, de boules de laine et de cannes de soutien. Fatiha Zemouri a présenté, pour sa part, “Jonction”, une installation qui se transforme en champ végétal, symbolisant, selon elle, “la déconstruction de l’idée préétablie que fabriquent nos esprits en abordant un lieu, un territoire ou une frontière.” La carte blanche donnée à Hassan Hajjaj lui sert de prétexte pour nous entraîner dans une ambiance colorée, à l’image de son univers, avec des artistes choisis, comme Laila Hida ou Lamia Naji.

Les déambulations artistiques se poursuivent à travers toute la ville, dans différentes galeries d’art, mais aussi dans les hôtels où le mot d’ordre est à la célébration de l’art africain. Ainsi, quand Omar Bouragba nous livre “La maturité de l’art” dans l’espace BCK Art Gallery à Guéliz, le styliste designer Karim Tassi propose ses créations à l’espace BCK Creative Art Space Médina. Le même lieu propose également “Heroes”, une exposition des œuvres d’art des artistes Cali et Vince Low… En fait, toute la ville a vibré au rythme de la Contemporary African Art Fair 1-54. Des performances de rue, des projections de film et des concerts ont été programmés tout au long de ce dernier week-end du mois de février, contribuant à la dynamisation de la vie artistique et culturelle de la cité ocre.

AFRICA IS NO ISLAND au MACAAL

Cette journée d’éblouissement pictural connaît son apothéose dès le lendemain ma- tin avec la présentation, en avant-première, de l’exposition Africa is No Island (L’Afrique n’est pas une île) au Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden (MACAAL). Un écrin de lumières accueille les talents africains, sélectionnés en étroite collaboration avec la plateforme Afrique In Visu basée à Paris. Le résultat est pour le moins époustouflant puisqu’il donne à voir des œuvres issues des collections de la Fondation Alliances et des photographes contemporains travaillant sur le continent africain.
Au total, ce sont une quarantaine de photographes qui témoignent autour des trois thématiques de l’exposition : “Je suis ma représentation”, “Dessiner des géographies” et “Recueillir l’histoire”. “ À travers l’image, ces artistes réinvestissent l’imaginaire lié au continent africain et abordent des problématiques culturelles universelles telles que la tradition, la spiritualité, la famille et l’environnement dans le cadre d’expériences quotidiennes et actuelles”, notent les initiateurs de ce rendez-vous d’envergure. Et pour inscrire l’œuvre dans sa muralité, les espaces du musée ont été subtilement transformés pour faire écho à l’architecture traditionnelle des médinas marocaines, avec leurs dédales tortueux. Le parcours se déploie doucement, livrant à chaque détour, des trésors artistiques insoupçonnables.

Cette exposition a pour ambition de briser les codes classiques de la photo qui n’était pas considérée comme un médium à part entière. Le photographe est pourtant le témoin de la diversité des vécus, de la réalité de l’Afrique, des cultures, des tribus… Grâce à la photo, il fige le moment présent”, précise Othman Lazraq, Président du MACAAL. Dans ce sens, les œuvres exposées sont autant de morceaux d’anthologie, chargés de symboles et de symboliques, mais solidement ancrés dans la réalité africaine. La section “Je suis ma représentation” révèle une certaine dichotomie entre “une identité confisquée assimilée – celle construite à travers les années du colonialisme – et un héritage culturel plus ancestral.” Les travaux de Ishola Akpo et sa série L’essentiel est invisible pour les yeux, réalisée en 2014, renvoient à des objets du quotidien.

Dans une alcôve se niche un portrait réa- lisé par la défunte Leila Alaoui, tiré de sa série Les Marocains. Prise en 2014 à Khamlia, un village gnawa du sud du Maroc, la photographie représente une jeune femme posant devant un rideau noir avec un éclairage artificiel puissant. Un sonore réalisé par Anna Raimondo, reproduisant les bruits de la médina de Marrakech, confère un humanisme certain à ce portrait.

L’artiste Walid Layadi-Marfouk, pour sa part, puise dans les réminiscences de son passé familial pour livrer, à travers sa série Riad, des représentations d’une histoire enfouie et qu’il rejoue dans de magnifiques mises en scène. La dimension mystique et spirituelle est fortement présente dans l’œuvre de Maïmouna Guerresi qui crée des images imprégnées de spiritualisme en lien direct avec sa conversion au soufisme, tandis que la dimension écologique s’inscrit dans la série Les Fantômes du Fleuve Congo de Nyaba Léon Ouedraogo.

Le section “Dessiner des géographies” “invite à connecter les territoires, au-delà des cartographies officielles.” L’installation éphémère The Red Square de Hicham Gardaf, le projet Frontières fluides de Katrin Ströbel et Mohammed Laouli, la série Hip Hop et Société de Baudouin Mouanda, La salle de classe de Hicham Benohoud ou encore les séries Industries, Elizabeth Hotel, Palais de Justice, Imprimerie Nationale de François-Xavier Gbré, sont autant de regards exacerbés sur la société, les géographies et les territoires.

Le troisième volet de cette exposition porte le titre évocateur de “Recueillir l’histoire”. Là, ce sont les artistes Ayana V. Jackson, Mohammed El Mourid, Nicola Lo Calzo, Sammy Baloji, Mouna Karray et Lebohang Kganye qui “(…) se reconstruisent un passé, une histoire de leur territoire.” C’est ainsi que dans la série Dear Sarah, Ayana V. Jackson engage un travail de déconstruc- tion et de re-fabrication. Le portrait de Sa- rah, princesse nigériane offerte à la reine Victoria est stupéfiant. Mohammed El Mourid, pour sa part, redonne corps aux portraits par un judicieux procédé de séri- graphie permettant d’imprimer les images sur une peau d’animal. La série offerte aux regards des visiteurs du MACAAL est constituée de timbres qui d’objets du quo- tidien, deviennent le témoin d’une histoire officielle et le symbole international d’un territoire et d’une époque. La traite des Afri- cains est le projet tentaculaire de Nicola Lo Calzo. Le photographe engage une réflexion autour de l’esclavagisme et de la ségréga- tion. Des réflexions sur l’histoire, le passé et le présent s’entremêlent subtilement pour livrer une lecture, parfois subjective, mais toujours juste d’une histoire “incarnée où la temporalité est parfois bousculée, rejouée.”

En quittant le musée, c’est l’œuvre Love Supreme de Mohamed El Baz qui résume parfaitement les ambitions du MACAAL : une fenêtre ouverte, un néon lumineux en forme de carte de l’Afrique, et une belle ambition d’asseoir le musée comme le lieu par excel ence de la création artistique marocaine et africaine. Un pari en passe d’être gagné.

Infos : “Africa Is No Island”, jusqu’au 24 août 2018 Jours d’ouverture : de mardi à dimanche de 9h à 18h Macaal- Al Maaden, Sidi Youssef Ben Ali, 40.000 Marrakech – +212 676 92 44 92- www.macaal.org

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